Papa

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J’ai pensé récemment à la petite enfance d’Adam. À ses premiers pas, à ses premiers mots. Ça me paraît si loin.

 Comme un grand pourcentage de bébés, il a d’abord dit « papa » avant de dire « maman ». Je m’adresse à vous les pères et je préfère être franche, inutile de vous emballer, ce n’est pas parce que vos enfants vous préfèrent à leur mère qu’ils disent papa en premier. Et contrairement à ce qu’affirment les pédiatres, ce n’est pas non plus par confort labial parce que la syllabe pa serait plus facile à prononcer que la syllabe ma. Pas du tout. Et quid des autres langues alors ? Je suis désolée, ça ne tient pas la route.
Laissez-moi vous exposer ma théorie, elle est inédite : la raison pour laquelle vos bébés disent d’abord papa, c’est tout simplement parce qu’on appelle les absents. On dit le nom de celui qui ne se trouve pas dans le même espace que soi parce qu’on se demande naturellement où il est passé. Ils ne sont pas débiles les bébés. Faut pas croire. Malgré leur entêtement à ne rien faire d’autre que chier et baver, ils ont du bon sens. Ils disent majoritairement papa d’abord parce que vous n’êtes jamais foutus d’être auprès d’eux comme nous le sommes. Dévouées corps et âme, surtout les premiers mois. Ça me paraît évident et je ne sais pas pourquoi personne ne vous le dit. On vous épargne sur tous les sujets.

Faïza Guène, Kiffe kiffe hier ?. Fayard, 2024, édition numérique.

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Libérons les chaises, tome 2.

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Anselm Kiefer, sans titre, 2006

Le Front de libération des chaises (Le FLC) a poursuivi ses activités au cours des derniers mois. Il a le plaisir de vous offrir le tome 2 de ses Mémoires photographiques.

Le FLC tient à remercier ses nombreux sympathisants qui lui ont envoyé des centaines de photos témoignant du mode d’être des chaises qui varie en fonction de la fracture sociale et du monde en bouleversement. Ces nombreuses empreintes n’ont pas été intégrées dans cet album, mais elles seront utiles au FLC pour la planification des luttes à venir.

Continuons le combat !

***

4 avril

Une sans-abri. Abandonnée sur une bordure fleurie longeant une autoroute à 8 voies à Madrid. La révolte gronde au sein des militants du FLC.

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24 avril

Une chaise en pénitence, rouge de honte. Tenerife. Îles Canaries, Espagne.

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2 mai

Des chaises, en bonne compagnie. Elles ne sont pas toutes dans la misère. À la Fondation Juan March.

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4 mai

Chaise d’aisance trouvée par des éclaireurs du FLC alors qu’ils allaient cueillir des genêts. Massacrée et laissée pour morte sur un trottoir madrilène.

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7 mai

Une des terrasses préférées de la section madrilène du FLC.  Avec vue sur la Casa de Campo et de la cathédrale Almeduna. Fermée un mardi après-midi à 16 heures. Et que dire de ces chaises entassées au gros soleil ?

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11 mai

Un autre arbre sacrifié. Pour quoi faire ? Une chaise abandonnée sur le terrain de La casa de la Moneda d’Espagne. De la reproduction des rapports de domination élargis. Le FLAC (Front de libération des arbres et des chaises, une section du FLC). Madrid.

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21 mai

À Lisbonne.

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31 mai

L’école est finie, les chaises au rencart. Université Concordia.

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Premier juin

Femme assise [sur une chaise], Henry Moore au MBAM, avec Georgia O’Keefe.

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25 juillet

Des chaises sagement cordées devant une verrière de Marcelle Ferron. Refus global? Outremont.

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4 août

Chaises libérées et en vacances. À marée basse. Saint-Roch des Aulnaies.

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5 août

Les chaises du Bas-Saint-Laurent. Inégal. Il y a celles qui réfléchissent dans un coin, celles qui ont emprisonné un arbre et les autres qui cuisent devant un motel sur le boulevard du Phare-Ouest à Matane.

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6 août

Le comité d’accueil à Gaspé pour le congrès annuel du Front de libération des chaises.

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7 août

Conférence satellite à Bonaventure, l’île, dans le cadre du Congrès annuel du FLC qui se tient à Gaspé.

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8 août

Tentative du FLC pour étendre son champ d’action : libérer les pierres, les livres et les arbres. Au Jardin des Métis.

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10 août

Certaines se la coulent douce à la Plage Haldimand à Gaspé.

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12 août (une pause)

Tous les chemins mènent au Bic.

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13 août

On aura tout vu. L’exploitation des chaises pour ressentir, écouter et voir. Une expérience. Simplement être. La belle affaire! Bien sûr. Parc national du Bic.

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17 août

Elles s’imposent. À Rivière-Ouelle et à La Pocatière.

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28 août

Le FLC a mandaté l’un de ses membres pour visiter l’Expo World Press Photo Montréal. Deux photos témoignent du mauvais sort réservé aux chaises (voir la description). Il y a pire évidemment : Gaza, l’Ukraine, l’Afghanistan, la guerre du Tigré, les changements climatiques, la pollution, les inondations, les viols de guerre, le sort réservé aux personnes LGBTQ+.

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Lors des élections brésiliennes du 30 octobre, la droite n’a pas apprécié la défaite de Bolsonaro et la victoire de Lula da Silva. Manifestation. Les chaises ont encore dû absorber les coups sans broncher.

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Un policier, au bord de la démence, s’en prend à des chaises lors d’une manifestation étudiante au Chili lors de laquelle on dénonçait l’assassinat d’un leader communautaire, Camilo Catrillanca.

4 septembre

La porte ouverte vers la libération. Le FLC au Jardin botanique qui regorge de bonté en cette fin d’été.

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À suivre.

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Illustration à la une :

Le FLC n’a publié qu’une des photos envoyées par ses sympathisants.  Une photo reçue d’une valeureuse camarade dont le nom ne sera pas dévoilé de peur qu’elle soit lynchée par des contre-révolutionnaires.

Une toile d’Anselm Kiefer. Des chaises. Cinq sont vides, deux sont démantibulées et deux autres sont recouvertes de branches prêtes à flamber. Le paysage végétal en arrière-plan est sur le point de s’embraser. Sur les horreurs du nazisme et un rappel de l’holocauste.  Photo prise au Rubell Museum de Miami, le 11 avril 2024.

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Le tome 1 de Libérons les chaises se trouve par 

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Les mouches dans «La classe de madame Valérie» de François Blais [36]

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La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Aucun doute, François Blais était un véritable écrivain. Pas tuables, les mouches.

Il fit son lit, s’habilla et s’apprêta à descendre déjeuner quand un bourdonnement en provenance de sa fenêtre attira son attention. Une mouche à cette époque de l’année ! Étrange. Il regarda pendant quelques secondes l’insecte buter furieusement contre la vitre, puis il tourna la manivelle et souleva la moustiquaire de quelques centimètres. La mouche ne tarda pas à trouver l’issue. Elle aurait mieux fait de demeurer à l’intérieur, au chaud, songea Charles. Dehors, le froid ne tarderait pas à l’engourdir, et elle deviendrait alors une proie facile pour les oiseaux, les grenouilles, ou n’importe quelle créature ayant coutume de se repaître de mouches. Mais bon, elle avait fait son choix. De toute façon, les mouches ne meurent pas vraiment. On dit d’une personne inoffensive qu’elle ne ferait pas de mal à une mouche, mais cette expression est stupide puisqu’il est impossible de faire du mal à une mouche. Étant absolument dépourvue de tout caractère individuel, n’ayant aucune pensée en propre, chaque mouche est toutes les mouches à la fois, et pour réellement tuer une mouche, il faudrait tuer toutes les mouches. N’ayant rien à perdre, pas de Moi dont on puisse les priver en les écrasant, elles sont invincibles. Il paraît que leur cerveau et leur système nerveux est trop rudimentaire pour qu’elles puissent même souffrir. Une mouche, tu lui arraches les ailes, elle n’en fait pas un fromage, elle se contente d’attendre la mort, sagement. Et si, attendant la mort, elle voit une autre mouche passer, elle dit : «  Tu vois cette mouche là-haut : eh bien, c’est moi. »

Via L’oreille tendue.

François Blais, La classe de madame Valérie, L’Instant même, 2013, édition numérique.

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Quatre fois rassemblés

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Soit l’exposition en cours, «Deux par deux rassemblés», au Musée des beaux-arts de Montréal produite par la conservatrice Iriz Amislev. La rencontre improbable d’œuvres d’artistes d’horizons variés.

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Ici on retrouve la toile Paysage de Nicolas Party avec celle de Lawrence Paul Yuxwelputun illustrant une forêt en feu.

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Ou encore à gauche, une toile de Wanda Koop, Dernières nouvelles (midi dans l’Eden) et celle de Robin F. Williams, Troll.

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Le 31 juillet 2022 j’avais eu l’occasion de voir l’exposition L’heure Mauve de Nicolas Party au MBAM. Une exposition ludique sur le thème de la nature dans laquelle l’artiste mettait ses œuvres en résonance avec une cinquantaine d’œuvres de la collection encyclopédique du Musée. Notamment celles de Gustave Courbet, Ferdinand Hodler, Henri Fantin-Latour, Nicolas Poussin, Otto Dix et Lawren S. Harris. (Source)

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Le portait de l’avocat Hugo Simons d’Otto Dix au centre de la nature de Party.

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J’aime Georg Baselitz : ses expressives peintures sens dessus dessous; ses œuvres qui dialoguent avec les maîtres anciens; ses sculptures à la chainsaw. C’était au Musée d’histoire de l’art de Vienne, le 11 avril 2023.  Manque le titre des œuvres des maîtres anciens. Les tableaux de Baselitz ont pour titre : Naked Masters.

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Les voyages forment les personnes qui ont atteint l’âge honorable. Je n’allais pas rater le Rijksmuseum et ma blonde lors de ma virée à Amsterdam en décembre 2019. Une autre conversation : Dali et Millet. Il y avait d’autres toiles qui dialoguaient, mais je n’ai pas gardé leurs traces sur mon ibigophone.

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Réminiscence archéologique de l’Angélus de Millet, par Salvador Dali (1935).  Rijksmuseum, Amsterdam, 12 décembre 2019.

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La toile de Millet, chopée sur le Web, pour la culture du plus grand nombre.

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Résonances et réminiscences. C’est tout pour aujourd’hui.

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Covid. Masculin ou féminin?

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LA covid, je persisterai à dire LE covid, parce que, breaking news, un truc qui vous enferme à la maison, qui vous sape le moral chaque jour que Dieu fait, vous empêche de travailler et de penser à l’avenir, c’est forcément MASCULIN.

Faïza Guène, Kiffe kiffe hier ?. Fayard, 2024, édition numérique.

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Température et incipit : Les fous de Bassan d’Anne Hébert [114]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

En route pour la Gaspésie avec Les Fous de Bassan dans ma besace numérique.

La barre étale de la mer, blanche, à perte de vue, sur le ciel gris, la masse noire des arbres, en ligne parallèle derrière nous.

Au loin une rumeur de fête, du côté du nouveau village. En étirant le cou on pourrait voir leurs bicoques peinturlurées en rouge, vert, jaune, bleu, comme si c’était un plaisir de barbouiller des maisons et d’afficher des couleurs voyantes. Ces gens-là sont des parvenus. Inutile de tourner la tête dans leur direction. Je sais qu’ils sont là.

Leur fanfare se mêle au vent. M’atteint par rafales. Me perce le tympan. M’emplit les yeux de lueurs fauves stridentes. Ils ont racheté nos terres à mesure qu’elles tombaient en déshérence. Des papistes. Voici qu’aujourd’hui, à grand renfort de cuivre et de majorettes, ils osent célébrer le bicentenaire du pays, comme si c’étaient eux les fondateurs, les bâtisseurs, les premiers dans la forêt, les premiers sur la mer, les premiers ouvrant la terre vierge sous le soc.

Il a suffi d’un seul été pour que se disperse le peuple élu de Griffin Creek. Quelques survivants persistent encore, traînent leurs pieds de l’église à la maison, de la maison aux bâtiments. De robustes générations de loyalistes prolifiques devaient aboutir, finir et se dissoudre dans le néant avec quelques vieux rejetons sans postérité. Nos maisons se délabrent sur pied et moi, Nicolas Jones, pasteur sans troupeau, je m’étiole dans ce presbytère aux colonnes grises vermoulues.

Anne Hébert, Les fous de Bassan, Seuil, 1982, Édition numérique.

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Friday Black / Black Friday

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Je porte à votre attention un recueil de nouvelles de Nana Kwame Adjei-Brenyah : Friday Black. La traduction est malheureusement franchouillarde, mais la nouvelle éponyme vaut à elle seule le détour.

C’est du réalisme dystopique.

Une meute de bons citoyens, en quête de l’indispensable, défonce, toutes griffes dehors, la bouche écumante de bave, la grille métallique d’un méga centre commercial pour profiter des aubaines du Black Friday. Ça s’étripe à qui mieux mieux pour mettre la main sur un manteau Canada Goose, un écran télé HD gigantesque, une tarte à déguster lors de la Thanksgiving… « Ils crient, et feulent et griffent et gémissent». Un préposé à l’entretien des lieux balaie les cadavres sur un transpalette. À l’extérieur, la chaussée est couverte de flaques de sang et des pieds dépassent des poubelles.

Un regard caustique et dévastateur sur ce qu’on nommait jadis la société de consommation.

J’ai aussi eu une pensée pour Herbert Marcuse et son Homme unidimensionnel.

Bebette Bérubé.

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Nana Kwame Adjei-Brenyah, Friday Black, Albin Miche, coll. Terres d’Amérique, 2021, version epub.

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L’art de construire des ponts et de tourner en rond

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Bebette Bérubé remet ça. Elle est estomaquée. Elle a lu, m’écrit-elle, l’excellent essai de Francine Pelletier : Au Québec, c’est comme ça qu’on vit. Elle m’a transmis son avis sur ce livre et sur «notre mode de vie» :

Un livre fameux. La petite histoire d’un «grand peuple». De l’appel de la race de Lionel Groulx, en passant par la révolution tranquille, le réveil nationaliste inclusif des années 70 avec Godin et Laurin, les référendums battus, la gaffe de Parizeau, Meech, la résurrection de Duplessis dans les années 2000 avec Jacques Beauchemin (le directeur de thèse de Monsieur Bock-Côté et conseiller de Pauline Marois), la crispation musculaire et identitaire du PQ (les valeurs) et par la suite celle des caqueteux (loi 21). L’art de tourner en rond dans un désordre croissant.

Et ça continue.

Le règne approximatif présent des constructeurs de ponts.

Mon oncle anarchiste aimait bien citer Duplessis : «votez pour moi, vous aurez un pont.»

Et il y a le RN (aka FN) qui a le vent dans les voiles du populisme en France.

Meloni qui fout le bordel au G7.

L’Écosse ne fait vraiment pas le poids contre l’Allemagne à l’Euro 2024.

Je n’ai pas souhaité un joyeux anniversaire à Trump.

Je m’égare.

Un sapristi de bon livre, l’opus de Francine Pelletier. Je vous le recommande.

 

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L’art de l’indexation pour contrer l’appropriation culturelle

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Déformation professionnelle. Je suis bibliothécaire. Je suis attentif aux différentes façons de classer les livres et aussi de les indexer afin de les rendre disponibles dans les bases de données.

J’y avais consacré un billet : L’art de classer les livres.

Dans le tout dernier roman de Pierre Roberge, le bibliothécaire Freddy Washington développe un système de classification afin de décourager son benêt de patron de mettre à l’index et en enfer les ouvrages susceptibles de relever de l’appropriation culturelle. Un développement informatique salué par le bibliothécaire en chef. Un kakistocrate? Je vous laisse juger :

«j’ai constitué quatre classes « d’infractions », si je puis dire, ce qui me permet d’attribuer un pointage à chaque livre en fonction de ces critères. Nous avons donc un premier filtre concernant l’appropriation de genre (G), tel que vous l’aviez demandé, un deuxième lié à l’appropriation culturelle (C), le troisième s’intéressant à l’appropriation spéciste (S), (livres sur des animaux écrits par des humains) et le dernier visant à évaluer l’importance accordée à tout contenu clivant ou polémique (P). Et, à cet égard, je me suis montré assez inclusif, si je puis dire. Un atlas présentant une vision de la rotondité de la Terre pourrait froisser les membres de la Flat Earth Society, j’en ai tenu compte. Tout comme un document traitant de l’évolution pourrait indisposer les créationnistes, ou un livre parlant d’avortement choquer la droite religieuse. Les livres sont maintenant considérés à l’aulne de ces quatre critères et se voient attribuer une note de 0 à 9 pour chacun d’eux, zéro signifiant un impact nul et 9, un impact extrême. En additionnant les notes obtenues par un ouvrage dans chaque volet, le total ne peut excéder 7, faute de quoi, le document est déplacé dans la section sous contrôle strict, au sous-sol. Pour référence, je reporte le résultat obtenu dans la fiche catalographique en utilisant la notation interne suivante : G[0-9].C[0-9].S[0-9].P[0-9]. Prenons deux exemples simples : Madame Bovary de Gustave Flaubert obtient le score suivant G9.C0.S0.P5, ce qui donne un total de 14. Le livre est donc retiré puisqu’il présente un score de 9 pour le premier critère (G) « Appropriation de genre » (personnage principal féminin mis en scène par un auteur masculin). La note de 5 attribuée au quatrième critère peut sembler superflue dès que l’un des paramètres franchit le seuil de 7, mais il me semblait important de brosser un portrait complet de la situation, afin qu’un usager demandant à consulter l’ouvrage soit bien au fait des risques auxquels il s’expose. Dans ce cas-ci, je m’appuie sur le fait que madame Bovary entretient une liaison extra-conjugale et qu’une relation sexuelle avec son amant au cours d’un voyage en fiacre est indirectement suggérée, d’où la note de 5 plutôt que 9. Pour revenir à notre exemple de L’Illiade d’Homère, je lui attribue la note G2.C0.S1.P9 que je justifie de la façon suivante : l’œuvre comporte des personnages féminins, mais étant peu nombreux, j’attribue un 2. J’octroie 0 à l’appropriation culturelle, un faible 1 pour la question spéciste, Xanthos et Balios, à titre d’exemple, les chevaux tirant le char d’Achille étant évoqués, comme d’autres animaux d’ailleurs. L’importance du bestiaire au sein de l’histoire est tout de même relative, ce qui justifie ce score. Là où l’édifice s’effondre, c’est lorsqu’entre en scène le critère des contenus controversés ou polémiques (P). On peut raisonnablement affirmer que l’œuvre fait l’apologie de la violence et de valeurs guerrières tout en réduisant la femme (Hélène, par exemple) à un simple objet de convoitise. Je donne un 9 sans la moindre hésitation. Le total de 12 excède évidemment la limite fixée. Direction sous-sol. Voilà, je crois que tout y est.»

Bebette Bérubé a apprécié ce roman dans un billet intitulé Meurtre à la bibliothèque.

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Pierre Roberge, Le dernier rayon sur la gauche, Les Éditions de l’Apothéose, 2024, [édition numérique].

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Expulsion d’une bibliothèque.

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Tranche de vie. Une première. Je me suis fait expulser d’une bibliothèque. Ça ne s’invente pas. Je gossais à l’auto-prêt (système implanté par mon humble personne) pour emprunter «Au Québec, c’est comme ça qu’on vit» de Francine Pelletier (publié en 2023, j’ai un peu de retard dans mes lectures, car je vis principalement en Espagne). Faque, j’entends une voix provenant de ma poche qui me dit : Luc, Luc, Luc… Un pocket call de ma part !! Je l’ai pris. Un appel vidéo sur Messenger. Un ex-collègue, grand lecteur et auteur. Il voulait savoir ce que je faisais à la bibliothèque et laquelle? – Je suis venu lire Le Courrier International pour m’informer de la popularité grandissante, en Suède, de l’extrême droite chez les jeunes, et consulter l’avis d’un Palestinien qui pestait, je cite, contre le «Maudit Hamas». Comme l’appel faisait tout un boucan et que mon interlocuteur portait une chemisette, j’imagine que c’est pour cette raison qu’un gentil aide-bibliothécaire m’a ordonné d’aller m’exprimer sous la pluie. C’est comme ça qu’on vit au Québec. Pas de respect pour les vétérans. P’tite vie!

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