Température et incipit : The Martian Chronicles / Chroniques martiennes de Ray Bradbury [111]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

L’incipit météorologique occupe pour ainsi dire la totalité de la première nouvelle de Martian Chronicles de Ray Bradbury. En prime, pour les amateurs de figure de style, ce court récit comporte un petit côté anaphorique. Curieusement, le date présente dans le titre de la traduction est différente de celle de la version originale. Un autre mystère à élucider.

[Mise à jour du 8 mars 2024]

J’ai réussi à élucider ce mystère grâce à la généreuse collaboration de mon fils et de mon pote EddY, dit mon lecteur sensible.

J’avais consulté la traduction (1954) de Martian Chronicles par Henri Godillot dans laquelle le récit se déroule entre 1999 à 2026, soit sur une période de 27 ans, exactement comme dans la version originale anglaise de 1950.

En 1997, comme l’année 1999 approchait, les éditeurs tant anglophones que francophones ont pensé que ces dates nuiraient à l’aspect futuriste du récit. Le début des années glorieuses du marketing? Curieuse idée. Ils ont décidé de projeter le récit 31 ans plus tard, soit de 2030 à 2057. C’est cette édition française que j’avais consultée.

Il est donc recommandé de vérifier les années d’édition et les ISBN quand on fait de la lecture bilingue comparée.

Note : Pour les ISBN, il faut se méfier. Les éditeurs bâclent souvent le travail. Il est bien connu que le numéro ISBN est censé nous assurer du caractère unique d’une œuvre. Or, nous avons pu consulter deux éditions anglaises de 1997 comportant le même ISBN, mais avec des temporalités distinctes : 1999-2026 (celle de 1950) et 2030-2057 (celle de 1997). C’était, de plus, publié chez le même éditeur : HarpersCollins.

Para servir.

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January 1999ROCKET SUMMER

«One minute it was Ohio winter, with doors closed, windows locked, the panes blind with frost, icicles fringing every roof, children skiing on slopes, housewives lumbering like great black bears in their furs along the icy streets. And then a long wave of warmth crossed the small town. A flooding sea of hot air; it seemed as if someone had left a bakery door open. The heat pulsed among the cottages and bushes and children. The icicles dropped, shattering, to melt. The doors flew open. The windows flew up. The children worked off their wool clothes. The housewives shed their bear disguises. The snow dissolved and showed last summer’s ancient green lawns. Rocket summer. The words passed among the people in the open, airing houses.

Rocket summer. The warm desert air changing the frost patterns on the windows, erasing the art work. The skis and sleds suddenly useless. The snow, falling from the cold sky upon the town, turned to a hot rain before it touched the ground.

Rocket summer. People leaned from their dripping porches and watched the reddening sky. The rocket lay on the launching field, blowing out pink clouds of fire and oven heat. The rocket stood in the cold winter morning, making summer with every breath of its mighty exhausts. The rocket made climates, and summer lay for a brief moment upon the land … »

JANVIER 2030
L’été de la fusée

 « À un moment donné c’était l’hiver en Ohio, avec ses portes fermées, ses fenêtres verrouillées, ses vitres masquées de givre, ses toits frangés de stalactites, les enfants qui skiaient sur les pentes, les ménagères engoncées dans leurs fourrures qui, tels de grands ours noirs, avançaient pesamment dans les rues verglacées.
Puis une longue vague de chaleur balaya la petite ville. Un raz de marée d’air brûlant ; comme si on avait laissé ouvert un four de boulanger. La vibration de fournaise passa sur les pavillons, les buissons, les enfants. Les glaçons se détachèrent, se brisèrent, se mirent à fondre. Portes et fenêtres s’ouvrirent à la volée. Les enfants s’extirpèrent de leurs lainages. Les femmes se dépouillèrent de leurs défroques d’ours. La neige se liquéfia, révélant l’ancien vert des pelouses de l’été précédent.
L’été de la fusée. On se passa le mot dans les maisons grandes ouvertes. L’été de la fusée. La touffeur de désert modifiait les broderies du givre sur les fenêtres, effaçait l’œuvre d’art. Skis et luges devenaient soudain inutiles. La neige qui tombait du ciel froid sur la ville se transformait en pluie chaude avant de toucher le sol.
L’été de la fusée. Les gens se penchaient hors de leurs vérandas ruisselantes pour contempler le ciel rougeoyant.
Sur sa rampe de lancement, la fusée crachait des nuages de flammes roses et une chaleur d’étuve. Dressée dans cette froide matinée d’hiver, elle donnait vie à l’été à chaque souffle de ses puissantes tuyères. La fusée commandait au climat, faisant régner un court moment l’été sur le pays. »

Ray Bradbury, The Martian Chronicles, Livre de poche, Lire en anglais, Les langues modernes, [1991?]. c1950, p. 16.

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Les cordes à linge de Venise

Pour EddY, mon lecteur sensible.

J’ai fait un séjour à Venise du 12 au 15 février.

J’ai pris quelques photos. J’archive. Pas toutes.

C’était jour de lavage, j’en ai profité pour faire le plein de cordes à linge.

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Je découvre que Louise Paquette avait publié, disponible dans Érudit, un beau et court document sur les cordes à linge de Venise. Suivez le guide.

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Capter la lumière : de Marseille à Nice

Pour EddY, mon lecteur sensible.

J’ai fait un séjour sur la Côte d’Azur du 23 au 30 janvier.

J’ai pris une pléthore de photos.  J’archive. Pas toutes. Une contrainte : une photo par lieu visité. Exception : les endroits où j’ai séjourné plus d’un jour ont droit à des entrées supplémentaires : Marseille (2), Cannes (2) et Nice (3).

Dans l’ordre de mes déambulations.
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Le Mucem : Musée des civilisations, de l’Europe et de la Méditerranée, Marseille.

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Vue du balcon de mon appartement, Marseille.

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Bandol en sifflant un canon de rosé de la région.

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Bormes-les-Mimosas.

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Fresque murale : Buster Keaton, le caméraman. (Artiste non identifié). Cannes.

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Sur les toits. Cannes.

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La ronde des mouettes par Carla Lavatelli. Mougins.

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Grimpette. Le Cannet.

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Saucette. Île Sainte-Marguerite.

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Impasse. Saint-Paul-de-Vence.

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Baie des Anges au réveil. Nice.

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Crayonnage. Nice.

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La chaise bleue de SAB (Sabine Geraudie), Promenade des Anglais, Nice.

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2023

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J’ai peu lu cette année du fait de nombreuses pathologies oculaires qui m’accablent. L’une de mes cinq ophtalmologues, la Madrilène, m’a dit, dans un français approximatif, c’est normal vous êtes une personne usagée.

Oserais-je faire le bilan lecture de l’année? Une trentaine de livres. Ceux qui ont laissé une trace indélébile? Ils ne sont pas nombreux. Dans le désordre.

Mélikah Abdelmoumen, Baldwin, Styron et moi.
Alain Roy, Les déclinistes.
Rosa Montero, Le danger de ne pas être folle.
Alex Gagnon, Les Déchirures.
Brousseau, Simon, Chaque blessure est une promesse.
Neige Sinno, Triste tigre.
Jean-Philippe Toussaint, L’Échiquier.
Guéorgui Gospodinov, Tous nos corps.
Marie-Hélène Lafon, Les sources.
Emmanuelle Pierrot, La version qui n’intéresse personne. (en cours de lecture)

Le four de l’année : la traduction franchouillarde de Harlem Shuffle de Colson Whitehead.

Je n’ai pas beaucoup lu, mais j’ai bourlingué avec ma blonde. J’ai retrouvé les traces de nos vagabondages en revisitant mes publications non censurées sur Facebook, Instagram, Twitter (X), mon blogue, les courriels avec mes ami·es, les textos avec ma blonde qui habite, là-bas, à Madrid, à l’aide de mon album photo sur mon ibigophone et de mes souvenirs diffus. Un solide bilan. Dans l’ordre, les lieux visités :

Marseille, Carcassonne, Biarritz, Saint-Jean-de-Luz, San Sebastian, Bilbao, Madrid, LLeida, Gérona, Arles, Marseille, Cabriès, Figueras, Saragoza, Madrid, Vienne, Madrid, La Hiruela, Horcajuelo de la Sierra, Puebla de la Sierra, El Cardoso de la Sierra, Consuegra, Madrid, Catalayud, Villafeliche, Madrid, Tolède, Ségovie. Pedraza, Salamanca, Aveiro, Porto, Viseu, Madrid, Lyon, Montréal, Lachine, Verdun, Saint-Anne de Bellevue, Boucherville,  Saint-Côme (Les chutes à Bull),  Trois-Rivières, Baie Jolie, Grandes Piles, La Tuque, Saint-Tite, Louiseville, Sainte-Ursule, Nominingue, Saint-Jovite, Saint-Athanase, Shefford, Parc national de la Yamaska, Réservoir Choinière, Orford, Sutton, Frelighsburg, Dunham, Bolton-est, Saint-Benoit-du-Lac, Montréal, Mont- Saint-Hilaire, La Macaza, Madrid, La Hontenilla, Montréal.

Mes cinq villes préférées en 2023 : Lyon, Madrid, Marseille, Montréal, Trois-Rivières et Vienne. Une petite hésitation, Saint-Tite est-elle une ville?

Des visites, dans le désordre, bien arrosées, chez des indéfectibles ami·es à Saint-Athanase, Ahuntsic, Marseille, Beaconsfield, Villafeliche, Madrid, La Macaza, Lyon, Saint-Damase, Ville-Marie (Montréal) et Nominingue.

Nous avons vu de fabuleuses expositions. Ça fera l’objet d’une autre publication. Pas que ça à faire des bilans exhaustifs de fin d’année qui s’épuise.

Nous avons entendu les concerts de Ron Carter et James Carter au Festival de Jazz de Madrid.

J’ai pris des centaines de photos. On peut en voir certaines en parcourant mon journal public sur Facebook. Des souvenirs géométriques pour finir ? Para servir :

1
Hommage à Françoise Sullivan, Montréal.

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Musée Sécession à Vienne.

2

Jardin Botanique de Montréal.

San Sebastián, 10 janvier.

Chilida, Peine del viento, San Sebastián.

5
Métro Concordia, Montréal.

6

 Fundación Juan March, Madrid.

7

Okuda, Museo Gran Via 15, Madrid.

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Marcel Barbeau, Sans titre, Musée des Beaux-Arts de Mont-Saint-Hilaire.

2

Escalier menant au quartier des Arméniens dans les collines de Marseille.

1

Basilique Notre-Dame de Fourvière à Lyon.

3

Musée Salvador Dali à Figueras.

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Pont Maria Pia conçu par Gustave Eiffel et Théophile Seyrig. Porto.

Zaragoza, 27 février.

Œuvre de Jaume Plensa. Sur le site de l’exposition universelle qui a eu lieu à Zaragoza en 2008.

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En-tête de cette babillarde : «Julia» de Jaume Plensa, Plaza de Colón, Madrid.

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Le vocabulaire du football de la NFL à RDS

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J’ai regardé le match de football entre les Dolphins de Miami et les Cowboys de Dallas. De fait, je l’ai plutôt écouté en prenant des notes avec mon ibigophone.

Tout se déroute très vite dans ce jeu, le quart-arrière n’a que 3.5 secondes pour lancer le ballon à un ailier éloigné ou rapproché, le refiler, latéral, à son voisin, où tenter lui-même de franchir les lignes adverses, alors qu’une horde de rustres ventripotents tente de lui mettre la patte dessus pour le projeter violemment au sol.  Parfois, le quaterback n’a d’autre choix que de tirer le ballon dans la foule, par terre ou sur les lignes de côté pour éviter de mettre sa ligne offensive, son entraîneur et la foule dans l’embarras.

Je tire mon chapeau, et dans le même élan un cliché littéraire, aux commentateurs qui décrivent avec force précisons et métaphores (certaines douteuses) le déroulement d’une partie de football.

Je ne fais pas la différence entre un secondeur, un demi inséré, un ailier rapproché, un maraudeur et un receveur écartelé. J’ai pris de bonnes notes. Je serai prêt lors de la prochaine veille de Noël pour mettre des images sur tous ces mots et expressions que j’ai notées. Il y a une certaine forme de poésie dans ce langage pour décrire ce sport de brutes, de commotions cérébrales et de publicités ineptes.

Une poésie guerrière parfois : on lance des bombes, il y a une ligne d’attaque et de défense, un territoire ennemi, des gros canons, des  blitz et des victimes.

C’est parfois plus paisible lors du lancer du mouchoir, mais ça peut mettre la foule en rogne.

Les mots du football, tel qu’entendus, dans l’ordre de la diffusion du match :

Les permutations.
Les lignes de côté.
Les dégagements.
Des ailiers rapprochés.
La poche protectrice.
Un blitz.
Capitaliser.
Jeu en croisé.
Receveur.
Botteur de dégagement.
Zones profondes.
Couverture de zone.
Feinte latérale rapide hors bloqueur.
Des récoltes.
Une couverture de zone.
Troisième essai et court.
Ailier rapproché comme une boule de quilles.
Des soldes de fin d’année [oups!].
Ligne d’engagement.
Un en couverture, l’autre en pression.
Zone de protection.
Penalty offense.
Troisième essai et très long.
S’installer pour une seconde pour éviter le penalty.
Un ailier rapproché.
Longue passe vers les périmètres.
Le joueur sautille en revenant vers la ligne de jeu.
Les doigts retrouvés dans la protection faciale de l’adversaire.
Un maraudeur qui peut aussi être un porteur.
Le jeu va perdre du terrain.
Le concept de jeu.
Les gros canons.
Le territoire ennemi.
L’adversité qui fait gagner des points.
Passe rabattue.
Être en couverture.
Illégal contact : retenu aux hanches.
Ligne d’engagement.
Garde et bloqueur.
H Grégoire / cent pour-cent bateau [probablement de la pub.].
Le centre, le gardeur, le bloqueur : 5 contre 5 [???]
Des records de concession.
Latérale rapide / deuxième et trois.
Demi inséré.
Mouchoir lancé.
Des sacs réussis.
Une formation NASCAR ou Ferrari.
Pas capable de gagner sur la route.
Il lui enlève le coup de circuit.
Courir derrière la ligne.
Un mur de protection.
Victime d’un échappé
Il lance une bombe.
Un gros quart fort sur ses 2 jambes.
Zone payante à la porte des buts.
Quitter son rayon de protection.
Lancer à contre courant.
Le mouchoir est dans les lignes des buts.
Le receveur n’a pas mis les pieds à l’intérieur.
Des gros jeux.
Des victoires écrasantes..
Un tracé pivot.
Le banc a réagi.
Un secondeur.
Toute une pochette.
Le receveur qui n’a pas encore retourné la tête.
Pause obligatoire des deux minutes.
Le jeu du chat et de la souris.
On a retenu par le collet.
Envoyé au sol, mais pas de revirement.
C’est quoi ton jeu?
Génuflexion effectuée.
Un botté pour la victoire.

Les Dolphins l’emportent sur les Cowboys, 22 à 20.

P.-S. Jean~Paul Chartrand est mort. RIP. Un grand connaisseur de football selon Claude Mailhot.

 

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Un salon capillo-littéraire

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Le gars principal dans cette histoire, il a 39 ans. Il vit chez son père. Sa mère qu’il adulait est morte alors qu’il avait 14 ans. Il n’a jamais eu de relations sexuelles. Il reste planté devant la télévision des journées entières, tellement qu’il se qualifie de spectateur en série. Un grand timide, un tantinet asocial. Au moment où le récit commence, il se trouve devant un bac de livres à un euro. Il y découvre La tentation de Saint-Antoine de Flaubert livré aux intempéries aux côtés de livres ineptes. Il rentre chez le libraire pour lui demander le pourquoi de cela. Réponse du libraire : «Vous connaissez une personne, vous, qui a lu La tentation de Saint-Antoine?». Il lui tend l’euro, prend l’opus et file chez le coiffeur. La lecture de ce livre lui servira de rempart contre l’ambiance habituelle des salons de coiffure qui l’incommode : la musique, les lumières, les jacasseries des coiffeur·es et des client·es. Il évite. Il aime passer inaperçu, meilleure façon d’être vu, à son grand déplaisir. Il ne sait pas composer avec la pratique du pourboire. Il avait d’ailleurs fait l’acquisition d’une tondeuse à peine plus chère que le tarif d’une coupe dans ses satanés endroits. Problème, il n’y coupera pas.

Caméra arrière. Mauvaise manipulation avec le sabot de sa tondeuse, il s’est ratiboisé un bon 5 centimètres de sa pelure pileuse crânienne. Il doit agir. Après avoir été éconduit d’un premier salon pour cause de manque d’assiduité, il se rabat sur un autre salon tout à fait bon chic bon genre, avec service client impeccable et une armée d’artistes pour lui rendre son élégance de tous les jours. Il y trouve Fabrice qui, avec ses doigts de fée, redonnera vie à sa tête d’éberlué. Problème. La facture pour l’ensemble de l’opération service client s’élève à 540 euros. Une somme qu’il n’a pas. Il propose un troc à Fabrice. Il viendra donner un cours, au Salon, sur Flaubert et La tentation de Saint-Antoine afin de régler la douloureuse. Fabrice accepte. Il est ravi. Un Salon capillo-littéraire, ça claquerait! Bon, le spectateur en série devra se farcir la lecture de la série des trois versions de La Tentation de Saint-Antoine, de sa correspondance et des savants écrits des nombreux exégètes de Flaubert…

Aucune mouche entre les deux couvertures. Incipit exempt de considérations météorologiques.  C’est ainsi.

Oscar Lalo, Le salon, Plon, 2022. [Édition numérique]

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L’art de classer les livres.

alaloOn découvre une façon originale de classer les livres dans Le Salon d’Oscar Lalo : par date de naissance de l’auteur.

Dialogue entre un libraire et son futur employé et locataire.

— Mais comment vivez-vous ?

— J’ai hérité de quoi m’acheter cette petite librairie et l’appartement du dessus. C’était mon rêve ; je l’ai exaucé. C’est rare dans une vie. 

— Mais pour manger, comme faites-vous?

— Je grignote l’héritage, ou plutôt, je le grignotais.  Tu arrives à point nommé. Aujourd’hui, ma petite librairie a besoin de vendre quelques livres. Tu payeras donc ta chambre avec tes bras. Tu remettras de l’ordre dans ma caverne littéraire. Elle le mérite. Je sais prescrire des livres. Encore faut-il pouvoir les trouver. Tu les classeras. D’ailleurs, commence par les cartons qui se trouvent dans ta chambre. Surtout les deux qui empêchent d’ouvrir grand la porte. Ce sont les plus récents et j’ai des commandes dedans. 

— Comment dois-je les classer?

— Ah, le classement ! Chez moi, c’est par date de naissance de l’auteur. Ça a le mérite d’offrir au regard une histoire de la littérature ; et puis j’aime bien savoir qui fréquentait qui. 

— Vos clients s’y retrouvent ?

— Je les aiguille ; dorénavant ce sera toi. La meilleure éducation littéraire qui soit. Tu verras : c’est intéressant de savoir que Balzac est né en 1799, Hugo en 1802, Flaubert en 1821 et Zola en 1840. Tu ne les liras plus jamais de la même façon. 

J’avais raffolé de la bibliothèque d’Abdul Kassem Ismaël. J’avais publié un extrait d’un livre d’Eduardo Galeano sur Facebook. Comme les affinités électives entre Meta et la communauté éco-responsable se dégradent depuis un certain temps, je reproduis ici ma publication du 19 janvier 2017 :

La mémoire errante : [bibliothèque hors les murs, avec un catalogue de chameaux]

« Dans toute l’histoire de l’humanité, il n’y eut qu’un seul refuge pour livres à l’épreuve des guerres et des incendies : la bibliothèque errante fut une idée du Grand Vizir de Perse, Abdul Kassem Ismaël, à la fin du Xe siècle.

Homme averti, cet infatigable voyageur emportait sa bibliothèque avec lui. Quatre-cents chameaux portaient cent dix-sept mille livres, en une caravane de deux kilomètres de long. Les chameaux servaient aussi de catalogue général : chacun des trente-deux groupes de chameaux transportait les titres commençant par une des trente-deux lettres de l’alphabet perse »

In Eduardo Galeano, Les enfants des jours : Un calendrier de l’histoire humaine. Lux Éditeur, 2015. Entrée du 3 janvier, p.15

Qui dit classement de livres pense évidemment à Georges Perec :

«Il convient tout d’abord de distinguer les classements stables et les classements provisoires ; les classements stables sont ceux qu’en principe on continue à respecter ; les classements provisoires ne sont censés durer que quelque jours : le temps que le livre trouve, ou retrouve, sa place définitive : ce peut être un ouvrage récemment acquis et encore non lu, ou bien un ouvrage récemment lu que l’on ne sait pas très bien où mettre et que l’on s’est promis de ranger à l’occasion d’un prochain « grand rangement », ou encore un ouvrage dont on a interrompu la lecture et que l’on ne veut pas classer avant de l’avoir repris et terminé, ou bien un livre dont, pendant une période donnée, on s’est servi tout le temps, ou bien un livre que l’on a sorti pour y chercher un renseignement ou une référence et que l’on n’a pas encore remis en place, ou bien un livre que l’on ne saurait mettre à la place où il irait car il ne vous appartient pas et on a plusieurs fois promis de le rendre, etc.

En ce qui me concerne, près des trois quarts de mes livres n’ont jamais été réellement classés. Ceux qui ne sont pas rangés d’une façon définitivement provisoire le sont d’une façon provisoirement définitive, comme à l’OuLiPo. En attendant, je les promène d’une pièce à l’autre, d’une étagère à l’autre, d’une pile à l’autre, et il m’arrive de passer trois heures à chercher un livre, sans le trouver mais en ayant parfois la satisfaction d’en découvrir six ou sept autres qui font tout aussi bien l’affaire.»

Georges Perec, Penser/classer, Éditions du Seuil, 2003, p-39-40

Comment classez vous vos livres?

Marie-Anne Poggi nous posait la question, le 9 août 2018, suite à sa lecture de Lire de Cécile et Bernard Pivot?

Quel est votre classement ? Par ordre alphabétique d’auteurs ? Maisons d’édition ? Genres littéraires ? Pays ? Ou alors avez-vous, comme Céline Pivot, une « bibliothèque communiste » ? Je trouve l’expression fort sympathique. (lien)

Ma bibliothèque est un véritable fouillis. Je m’identifie totalement au mode de classement infra-ordinaire perecquien. Je ne retrouve d’ailleurs pas l’exemplaire du livre des Pivot susmentionné.

L’arrivée du livre numérique n’a pas arrangé les choses. Chez moi, c’est classé par année d’acquisition avec des subdivisions par saison. Un tiroir est aussi prévu pour les non-lus ou inachevés des années précédentes. Identifiant : L’avenir dure longtemps.

Le nouveau côtoie l’ancien. Ainsi, La dame aux camélias d’Alexandre Dumas se retrouve dans le même tiroir que Football de Jean-Philippe Toussaint. Été 2018. Ça ne respecte en rien le mode de classement du libraire du Salon de Lalo.

Problème d’accessibilité. Heureusement, je peux les retrouver  grâce au moteur de recherche de ma machine.  Mais encore, faut-il savoir ce que je recherche.

Je me demande parfois ce qu’aurait fait Perec au temps du numérique.

Qui a dit qu’il n’y a rien de plus aléatoire que l’ordre alphabétique? Barthes? Perec? Borgès?

La vie d’un bibliothécaire mal chaussé.

P.-S. 1. L’Oreille tendue avait aussi abordé l’épineuse question de l’organisation des collections dans un billet publié, le 30 janvier 2017. Il cite, mon pote, Ivan Filion, qui se demande si les bibliothèques pourraient s’inspirer des librairies pour organiser leurs collections. Bibliothécaires et libraires du monde entier, allez vite lire Le Salon d’Oscar Lalo.

P.-S. 2. Feliz Navidad!

Oscar Lalo, Le salon, Plon, 2022. [Édition numérique]

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Les livres se parlent

[Billet publié sur le site du Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal, le 14 décembre 2023. Je le rapatrie dans mes archives.]

Ceci n’est pas un fait divers. Le dernier opus de Philippe Besson.

Au début du récit, une jeune fille de 13 ans, habitant Blanquefort (près de Bordeaux) appelle son frère, 19 ans, qui habite Paris pour lui dire : «Il s’est passé quelque chose». Mais qu’est-ce à dire? « Papa vient de tuer maman». Le frère va sauter dans le premier train pour aller la rejoindre. Ce n’est pas un fait divers.

L’horreur est connue d’emblée. Philippe Besson s’appliquera ensuite pendant 50 courts chapitres et quelque 200 pages numériques à dire l’innommable, l’ignominie : un autre féminicide. Pourquoi? Comment? Qu’arrivera-t-il aux survivants, à l’assassin?

Les livres dont le « dénouement » est annoncé dès le début ont la cote ces dernières années. Je pense à Vivre vite de Brigitte Giraud et à Chanson douce de Leïla Slimani. Pourtant, chacun de ces livres entraîne le lecteur dans un suspense à rebours. Slimani et Besson partagent plusieurs qualités : une écriture efficace, une approche factuelle, un certain laconisme et, surtout, une quasi-absence de pathos malgré les thèmes abordés (infanticide et féminicide).

La reconstitution des faits et l’appel à la mémoire occupent aussi une place prépondérante dans le texte de Besson et dans Triste Tigre, le récent roman de Neige Sinno. Ces deux aspects sont aussi omniprésents dans La familia grande de Camille Kouchner et dans Le consentement de Vanessa Springora. Il est question d’abus sexuels dans ces trois derniers livres.

La violence du père dans Ceci n’est pas un fait divers fait écho à l’intensité du tout aussi insoutenable Les sources de Marie-Hélène Lafon.

Autre constante dans chacun des récits évoqués plus haut : l’aveuglement et les silences, tant individuels que sociaux, qui entourent les situations dramatiques que ces autrices et cet auteur mettent en scène.

Les silences tempêtent.

Ces livres se parlent. Il suffit de tendre l’oreille pour entendre la fureur dans leurs bruissements.

Références :

Besson, Philippe, Ceci n’est pas un fait divers, Julliard, 2023. [Édition numérique].
Giraud, Brigitte, Vivre vite, Flammarion, 2022, [Édition numérique]
Laffon, Marie-Hélène, Les sources, Buchet Chastel, 2023 . [Édition numérique].
Slimani, Chanson douce, Gallimard, 2016, [Édition numérique].
Springora, Vanessa, Le consentement, Grasset, 2020. [Édition numérique].

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Température et incipit : Qimmik de Michel Jean [110]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

NUNAVIK
Le ciel, le roc, l’océan. Sous une lumière obscène, face à l’Arctique, mer de glace. Terre nue. Pays sans arbre. Entre le ressac et le silence, le vent, le vent du nord, règne sans partage. Son souffle glacial soulève les flots, emporte dans son sillage des tourbillons de neige qui courent sur la terre comme sur l’eau. La toundra gronde.

Michel Jean amorce de nombreux chapitres de son roman avec des descriptions météorologiques.

De brèves notes de lecture suivent après une cascade de citations.

PÊCHEURS
Le sentier se faufile entre de grands arbres aux branches graciles que le vent balance avec douceur. Le soleil émerge derrière les montagnes, mais il perce à peine le couvert végétal.

LONGUE-RIVE
«Qimmik! Qimmik!»
Le vent joue dans son pelage blanc, gris et noir. Le soleil fait briller ses reflets de roux pendant qu’il file sur la plage déserte, ses grosses pattes tambourinant sur le sable humide.

DEUX MONDES
La Côte-Nord du Québec est une vaste forêt dressée face à un océan taciturne. Le vent vient de tous les côtés, mais le plus obstiné est celui qui descend du nord.

LUMIÈRE
Il était là à l’heure et au lieu dits. Avec ses chiens et son air de grand adolescent qui se moquait du vent et du froid.

PREMIÈRES NEIGES
Une fine couche de glace s’est formée le long de la berge et, en se figeant, l’eau a dessiné une série de ridules. Bientôt, tout le lac gèlera, la glace deviendra bien épaisse et solide. J’aime l’image du lac qui se transforme avec les saisons.

FRISSONS
Les collines se couvrent de givre blanc. Chaque jour est plus froid que le précédent, chaque nuit le vent siffle plus fort. Le paysage se fige, immobile comme la mort, sous son visage le plus beau et le plus hideux.

ATTENDRE
Il fait moins de trente-cinq degrés depuis deux semaines, et même les phoques retiennent leur souffle, nous n’en avons tué aucun. La pêche ne suffit pas à nourrir vingt chiens et deux humains. Nous vivons sur des réserves qu’il faut économiser, seuls au milieu d’un territoire coupé du monde par le froid polaire.

NUAGE
Un autre matin froid et silencieux. Ulaajuk dort presque jour et nuit. Il semblait aller mieux, mais hier il a paru plus faible que jamais et il est resté couché. Je me sens seule et j’ai peur. Je voudrais me coller au chaud près de lui. Me reposer. Juste dormir sur son épaule. Le vent souffle au-dessus de l’igloo, nous rappelle sa présence.

BÉLUGAS
C’est le même chemin, mais différent. Les paysages d’abord. Les falaises me semblent plus hautes, plus accidentées aussi. Comme si elles portaient les marques laissées par les griffes du vent.

DÉGEL
L’hiver, il souffle toujours du Nord. Cassant et glacial. Il balaie tout ce qui se dresse devant lui. On dirait qu’il durera éternellement.

HURLER
C’est le printemps, la glace s’est retirée.

***

Notes de lecture.

Hurler. Le titre du dernier chapitre cité. Michel Jean affectionne ce verbe. Il en abusait déjà dans Kukum (quatorze occurrences). Je l’avais illustré ici.

On retrouve aussi quatorze occurrences de ce verbe dans Qimmick. Sauf pour le vent et les chiens qui hurlent, cette fois-ci l’auteur a évité l’anthropomorphisme qui était omniprésent dans Kukum. Pour mémoire, dans ce roman, les trains hurlaient, les rafales hurlaient, les turbines à vapeur hurlaient, le vent hurlait, les chutes hurlaient.

Question importante. Trouve-t-on des mouches dans ce roman? La marque des véritables écrivains. Il ne fallait pas s’attendre à une pêche miraculeuse avec ce froid polaire. On en trouve trois au fil du récit : celles que l’on fixe à l’hameçon pour pêcher l’omble et le saumon et des mouches noires qui se sont égarées dans un dialogue.

Question subsidiaire. Les oiseaux tombent-ils du ciel dans cette histoire? Non!

Le collectionneur compulsif repart un tantinet déçu. Il s’en remettra.

J’en recommande la lecture, malgré une intrigue prévisible et parfois, la présence d’un certain poids de la métaphore : l’océan taciturne, le sentier se faufile, les griffes du vent, la lumière obscène et l’océan qui gronde.

Michel Jean, comme dans ses romans précédents, illustre avec justesse la hargne des Blancs pour civiliser les Premières Nations.

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Michel Jean, Qimmick, Libre Expression, 2023. [Édition numérique]

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Un gars, ça ne pleure pas

J’ai lu avec un grand intérêt les articles de Léa Carrier dans la Presse+ sur la montée du masculinisme chez les jeunes au Québec.

J’ai voulu savoir ce que les chroniqueurs conservateurs et gardiens de la civilisation en déclin en pensaient.

J’ai rapidement trouvé. C’était dans une chronique de Monsieur Mathieu Bock-Côté dans le Journal de Montréal.

Le raisonnement m’a paru, soyons poli, un tantinet bancal :

Il faudra reconstruire la figure de l’homme sûr de lui, responsable, courtois, élégant, sachant retenir ses larmes, et ne croyant pas que c’est en s’épanchant publiquement qu’il sera authentique. Il faudra reconstruire la figure du gentleman, comme le propose un Hugo Jacomet, dont les conseils dépassent les exigences de l’élégance masculine, et relèvent en fait d’un plaidoyer pour la reconstruction d’une masculinité civilisée.

Je ne voudrais pas en faire une affaire personnelle, m’épancher, mais suis-je un être déconstruit? Il m’arrive parfois d’avoir le motton et de verser des torrents de larmes.

Suis-je un gentleman élégant? Je ne porte pas de complet trois pièces, rarement la cravate. J’use mes Dubuc à la corde.

Est-ce que je participe au déclin de la civilisation masculine? Angoisse existentielle.

Ça hurle aussi au sujet des quotas mis en place au sein de Québec solidaire.

Lisez simplement ce qu’en pense Elma Elkouri. C’est . Un extrait?

« Si vous pensez qu’une femme n’est pas aussi compétente qu’un homme, arrivez en 2023 SVP », a écrit sur X l’ex-porte-parole de QS Manon Massé.

Il semble malheureusement que plusieurs peinent à y arriver, coincés dans l’ascenseur social des années 1950 qui a toujours favorisé les hommes sans que personne ne crie à la discrimination ou à l’incompétence.

Bon, c’est un blogue peu ou prou littéraire. Je vous recommande fortement la lecture du roman de Faïza Guène : Un homme, ça ne pleure pas.

P.-S. Souvenir. Ça fait des lustres que les gars portent des jupes pour protester contre les directions des écoles qui exigent que les filles portent des pantalons. Ce fut le cas au début des années 80 à l’école Louis-Riel. L’école avait annulé sa directive dès le lendemain de la manifestation des garçons. Andrew Tate n’était pas né, ni le féminisme idéologique.

 

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