Incipit météo et voiture intelligente dans « Bristol » de Jean Echenoz [116]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Son meilleur roman à mon humble avis : azimuté, brindezingue, foldingue, échappé des petites maisons et autres synonymes du même tonneau.

Echenoz marque un autre point avec son incipit pour se hisser au rang des plus grands écrivains contemporains. Un rappel, il a aussi mis en scène une mouche intelligente dans BristolVoir aussi (procédé technique autrefois utilisé par les bibliothécaires pour aider les lecteurs à élargir leurs recherches dans les catalogues de fiches cartonnées, vestiges d’une époque révolue mais aussi riche de savoirs difficilement accessibles).

Bristol vient de sortir de son immeuble quand le corps d’un homme nu, tombé de haut, s’écrase à huit mètres de lui. Bristol n’y prête pas attention et se dirige vivement vers la Seine. C’est un premier matin d’automne, très tôt pour lui, trop frais pour la saison, neuf heures dix et six degrés Celsius.

En prime, il y a aussi une voiture intelligente dans ce roman.

Brubec, outre son éventail de rides et son reliquat de cheveux ras, son prénom laisse entendre qu’il est contemporain de Bristol et, comme on sympathise d’autant, l’Aircross paraît se joindre à ce mouvement. On la sent apaisée, ses réticences de l’autre jour ont l’air de s’être dissipées : elle ronronne impeccablement, obéit au doigt et à l’œil, ralentit d’elle-même au moindre nid-de-poule et, quand on ne lui demandait rien, va jusqu’à prendre des initiatives imprévues : tourner à gauche vers une chapelle romane oubliée par les guides, ralentir devant un paysage notable, freiner en vue d’un auto-stoppeur – c’est de plus en plus rare, les autostoppeurs, autant en profiter avant leur extinction –, accélérer si sa tête ne lui revient pas, et c’est ainsi qu’elle nous mène à Limoges.

Voir aussi mon commentaire sur Un an dans lequel on retrouve des mouches et aussi des voitures, pas intelligentes toutefois.

Voir aussi mon texte sur Lac d’Echenoz, vous y trouverez toute une variété de mouches, et nombreuses (27).

Jean Echenoz, Bristol, Éditions de Minuit, 2025, [édition numérique]

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Le vol d’une mouche dans « Bristol » de Jean Echenoz [42]

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La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Echenoz frappe fort. Encore. Normal, c’est un véritable écrivain qui donne une fois de plus raison à Augusto Monterroso.

Le narrateur d’Echenoz, toujours au service de ses lecteurs, fait ses recherches. Il identifie avec précision la mouche, parmi les 1570 répertoriées, qui vient de se déposer sur le bureau du protagoniste principal du récit, Bristol. Admirez la précision du tir. C’est  l’espèce Drosophila impudica, décrite en 1927 par le professeur Bogusław Duda, titulaire de la chaire de diptérologie à l’université de Wrocław et médaillé de l’Académie du Succès Polonais.

L’extrait au complet est exhilarant :

Juste au-dessus de cette mention saillent des extrémités de stylos feutre, stylos plume, stylos bille et surligneurs parmi lesquelles aussi le bouchon d’un tube de colle, un embout de cigarette électronique et deux poignées de ciseaux qui dépassent de ce pot à tabac, rapporté par Bristol d’un vieux week-end en Grèce et recyclé en pot à crayons. C’est à cet accessoire de bureau que le nouveau venu s’intéresse dans le détail, dressé sur ses six pattes équipées de coussinets adhésifs.
Cet intrus n’est en effet qu’une mouche de petite taille, insecte apparenté à la famille des drosophiles, genre holométabole et radiorésistant dont à ce jour on a répertorié pas moins de 1 579 espèces – et l’on est encore loin du compte – allant alphabétiquement de la Drosophila abjuncta à la Drosophila zottii. En examinant de près celle qui vient d’arriver, une identification s’impose : son abdomen rubigineux, ses ailes opalescentes ses gros yeux rouges et ses antennes en forme de peigne indiquent indiscutablement qu’elle relève de l’espèce Drosophila impudica, décrite en 1927 par le professeur Bogusław Duda, titulaire de la chaire de diptérologie à l’université de Wrocław et médaillé de l’Académie du Succès Polonais.
Nous ignorons en revanche par quels détours cet animal vient d’atterrir dans le bureau de Bristol. De tels sujets étant électivement prisés par les généticiens pour leurs recherches, il se peut que celui-ci soit échappé d’un laboratoire voisin : profitant de ce que les blouses blanches tournaient un instant le dos, il a dû vouloir jouir du peu de temps qui lui reste, son espérance de vie n’excédant guère celle d’un mois de février. Son format n’est pas très volumineux non plus : pesant un quart de centigramme et long de trois millimètres, le spécimen n’en attire pas moins l’attention de Bristol qui suspend aussitôt ses travaux.
Après avoir examiné le pot à crayons sous plusieurs angles, cet insecte va se jucher sur un Kleenex froissé depuis lequel, déployant sa voilure translucide, il s’envole vers la lampe, tournant autour de l’abat-jour avant d’entrer dans son orbe et se cogner désordonnément à ses parois, avec autant d’entrain qu’aux autos tamponneuses, puis d’aller se poser sur un reçu fiscal dont il relève le montant.
Il suffit de peu pour que Bristol se déconcentre et l’intrus, au fond, n’est pas sans intérêt. Il a l’air en vacances et prend son temps, va faire un tour ascensionnel vers les rayonnages où, passant d’un livre à l’autre dont il parcourt les titres, il s’attarde sur une monographie de Kurt Neumann. Cette excursion supposant un effort, il redescend vers le pied de la lampe pour prendre un peu de repos mais bientôt, blessé par sa lumière trop vive, il va s’abriter à l’ombre des lunettes noires dont l’indice de protection lui paraît mieux approprié. Il s’y prélasse un moment, non moins détendu que sur une chaise longue sous parasol, à peine s’il ne lèverait pas une patte pour commander un daïquiri en déployant effrontément ses parties intimes – justifiant ainsi le nom savant que lui a donné, fin latiniste, le professeur Duda.
Bristol n’a pas quitté ce parcours des yeux cependant que des siens aux facettes innombrables, le diptère balaie toujours l’espace à 360o. Puis ayant récupéré quelques forces, il reprend son vol pour alunir sur le smartphone et c’est précisément alors, sous le probable effet d’un contact électromagnétique, que sonne cet appareil. Faisant fuir l’animal vers un avenir meilleur, Bristol se saisit du smartphone, le colle à son oreille et reconnaît la voix de Nadia Saint-Clair.

Quelques pages plus loin Bristol finira par écraser rageusement la drosophile qui persistait dans le décor.

Jean Echenoz, Bristol, Éditions de Minuit, 2025. [édition numérique]

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2024

Parmi la trentaine de livres que j’ai achevés, quelques films et séries, des expositions, de l’art public, et des bourlingues qui ont marqué mon année 2024.

Une autre année de la bougeotte.

J’ai ajouté des liens vers mes publications, qui se dispersent aussi bien sur mon Babillard (B) que sur les réseaux sociaux (RS), toujours accompagnées de photos. J’archive tout cela dans un désordre organisé, à l’exception des films.

De la poésie inspirante 

Mireille Cliche :  Lignée (B)
Mireille Cliche, Le règne des incendiaires. (B)
Jean Sébastien Larouche : Des longueurs dans le Styx. (B)
Kristina Gauthier-Landry : Le don. (B)
Les haïkus et les tankas d’une punkette (édition privée).

Des essais

Jean-François Nadeau : Les têtes réduites. (B)
Giuliano da Empoli : Les ingénieurs du chaos. Portrait robot du conservateur. (B)
Francine Pelletier : Au Québec, c’est comme ça qu’on vit. (B)
Rosa Montero : El peligro de estar cuerda.
Benoît Melançon: Langue de puck. (B)
Redondances (Projet Montero), Aux Eddyssions, St-Athanase. (édition privée)

Des romans

René Fallet : La soupe aux choux. Une relecture pour ma tambouille. (B)
Faïza Guène : Kiffe, kiffe, hier. Ici aussi. (B)
François Blais : La classe de Madame Valérie(B)
Jean-Paul Dubois, L’origine des larmes. [plus amusé à le commenter qu’à le lire]. (B)
Pierre Roberge, Le dernier rayon sur la gauche. (B)
Kwame Adjei-Brenyah : Friday Black. [malgré la traduction franchouillarde.] (B)
Éric Chacour : Ce que je sais de toi.
Michel Bonnefoy : Le rêve du jaguar. [B]
Paul Auster, Baumgartner. [malgré la traduction franchouillarde]. (B)
Gabriel Garcia Marquez, En agosto nos vemos.
Sébastien Dulude : Amiante. (B) / J. de Madrid avait aussi commis un commentaire pour le Club des irrésistibles, mais ce blogue, à la suite d’une «modernisation» du site web des Bibliothèques de Montréal, n’existe plus. Déplorable. Signé : La belle-mère.
Laurent Gaudé, Terrasses.
Hervé Le Tellier, Le nom sur le mur.

Des bandes dessinées

Manu Larcenet : La route. (RS)
Luz : Testoterror.  [Mâle Alpha et pandémie.] / (RS)

Des séries

Cent ans de solitudeHonnête, sans plus. (RS) / [Possible de faire l’adaptation cinématographique de ce roman de Gabou ?]
Ripley – [Adoré de toustes.  Je crois être le seul à lui avoir cherché des poux.]  (B)

Des films, avec palmarès (Top 5)

  1. Wim Wenders, Perfect days. [Trame musicale fabuleuse.] / (RS)
  2. Jonathan Glazer, La zone d’intérêt. (RS)
  3. Justine Triet, Anatomie d’une chute. (RS)
  4. Rodrigo Sorogoyen, As bestas. (RS)
  5. Robert Guédiguian, Et la fête continue. (RS)

Des expositions

Deux par deux, rassemblés. Au MBAM. (B)
L’expo World Press Photo, Marché Bonsecours. (RS)
Materia interior, Jaume Plensa, à l’Espacio Fundación Telefónico de Madrid. (B)
Peggy Guggenheim, à La Fundación Juan March, une reprise d’une exposition qu’elle avait montée  à New York en 1943. (B)
Saul Steinberg, à la Fundación Juan March de Madrid. (B)
Le Bauhaus,  au CaixaForum, Madrid.  (B)
Peter Halley, Au Thyssen-Bornemisza, Madrid. (RS)
Le ciel de Madrid. Avec mes potes, Roland et Gail (RS)
Le jour de mon anniversaire. Exposition à la mairie de Madrid. (B)
Les œuvres de la sri lankaise Rajni Perera au Musée d’art de Joliette. (RS).
Centre Phi. Peintures de Marigold Santos et de Rajni Perera. [sous la pluie, pour s’y rendre.] / (RS)
Photos de Norman Parkinson, Musée McCord. (RS)
Colossal à la Maison de la culture du Plateau Mont-Royal. (RS)
Au Musée d’art contemporain de Montréal. Divers artistes. Sans titre. (RS)
Henry Moore au MBAM, avec Georgia O’Keefe. (RS)
Roberto Nava, Madrid, au Thyssen-Bornemisza. [avec un chat.] / (RS

De l’art public 

L’Hidalgo et le stade de l’Atlético de Madrid. (RS)
Le ciel de la calle Fuencarral, Madrid. [avec une PAL] / (RS)
L’arbre des femmes. Mémoire et reconnaissance de la violence machiste faite aux femmes. Par Lola Vendetta. Madrid. (RS)
Une murale créée par l’Allemand Case Maclain, c’est sur le Pasaje de la Caja de Ahorros tout près de La Puerta del Sol. [Racisme systémique?] (RS)
Don Quichotte et Sancho. Alcala de Henarès. (RS)
Nombreuses murales dans le ville de Puerto de la Cruz. (RS)

Des bourlingues (pas toutes audacieuses)

Puerto de la Cruz (idem)

Mont Saint-Bruno. [à cloche-pied]. / (RS)

Cimetière Saint-François d’Assises à l’Halloween. [Pour y distribuer des friandises et des glaïeuls bleus.] / (RS)

Essaiouira. Maroc. Avec photos quand le vent se lève. En prime : un diaporama désordonné. (RS)

La cathédrale de Almudena. Madrid. [Colorée.]  + [une expulsion] / (RS)

Parc nature de l’ile Bizard. [Tester une embarcation à traille, à nos risques et périls.] / (RS)

Bic. [En route pour La Baie des cochons ? Non, une trempette à l’Anse à mouille-cul.] / (RS)

Bic. [Tous les chemins y mènent.] / RS

Forillon. [Nous avons échappé à la pluie (Denny), aux Jeux olympiques et à l’ennui en faisant une randonnée sur le chemin des Graves.] / (RS)

Mont Saint-Alban.[Je suis allé au bout de la chaîne des Appalaches et de mes forces] / (RS)

Jardin des Métis.  [Libérons-les : les pierres, les livres et les arbres .] / (RS)

Île Bonaventure. [Fous de Bassan et contournement de l’inévitable Rocher Percé.] / (RS)

Grimpette de la Guajara, Tenerife. [Quinze kilomètres au compteur. Neuf heures de randonnée . En l’honneur de la princesse guanche du même nom. Le peuple guanche a été exterminé ou assimilé par les conquistadors espagnols. Territoire non cédé? Ça va de soi.] / (RS)

Lisbonne. [Grimpettes, art mural, la ville, des chaises, des cordes à linge, Rodin, Gulbenkian, des azuléjos, le 28 et autres.] / (RS)

Cerros de Alcala. [Grimpette vertigineuse du mont Ecce Homo. Ça ne s’invente pas. Trente degrés. Quinze kilomètres au compteur. Pas un arbre, même pas une chaise. (Le FLC)] / (RS)

Mont Saint-Hilaire. [Randonnée pépère au Mont Saint-Hilaire hier? Pas tant, dirait fiston. Jolis coups d’œil et quelques kilomètres ajoutés à l’odomètre de ma filiforme carcasse.] / (RS)

Gaspé. [Le comité d’accueil à Gaspé pour le congrès annuel du Front de libération des chaises. (FLC)] / (RS)

Le ciel de Cap-Chat et de son dieu Éole. (RS)

Saint-Roch-des-Aulnaies. [Chaises libérées et en vacances. À marée basse. (Le FLC)] / (RS)

Macaza. [Pèlerinage annuel à Macaza. Le bonheur, simplement. Je vous laisse trouver la photo du lieu dans lequel j’exprime mes pensées profondes concernant Donald Trump, Javier Milei, Giorgia Meloni, Benyamin Netanyahou et Vladimir Poutine.]  / (RS)

[Virée au Parc régional des Sept Chutes à Saint-Zénon  pour avoir une vue d’ensemble de la MRC de la Matawinie. Grimpette très sportive, surtout les 200 mètres à gravir pour atteindre le Pic, au tout début du trajet, à l’aide de cordages. Très peu de kilomètres ajoutés à l’odomètre de nos carcasses, mais cinq heures trente de questionnements philosophiques, d’entêtement et de piétinement dans la gadoue. Les restes de la dépression tropicale Beryl et les moustiques ont pris possession du sol et de nos corps, mais pas de notre volonté.] / (RS)

Parc régional de Val David / Val Morin. [Un joli caillou. Dix kilomètres au compteur au Parc régional de Val David / Val Morin. Avons vu le lac Amigo, le mont King et le Condor. Multiculturel. J’attends la chronique de M. Bock-Côté.] / (RS)

Jardín histórico El Capricho de la Alameda Osuna. Madrid. [Pour admirer la Résistance et l’Élégance de ces arbres. Pas question pour eux de se laisser abattre, tronçonner et finir leur vie utile en de vulgaires chaises de taverne. (FLC)] / (RS)

Perdu dans la profonde Montérégie.  (RS)

Des statistiques

Sur mon blogue, la catégorie « Température et incipit » s’est enrichie, en 2024, de 6 nouvelles entrées.

La catégorie « Les mouches dans la littérature » a pris un peu plus de poids, : 10 nouvelles entrées.

Il y a eu une faible production de publication sur mon blogue : 43 entrées, incluant celle-ci.

J’ai aussi soumis des textes au blogue du Club des irrésistibles. Impossible d’évaluer ma contribution. Site inexistant, pour le moment. Affligeant, pitoyable et regrettable.

Mon Journal personnel (2022-) a franchi la barre des 400 pages. (censuré)

Un billet paraîtra prochainement faisant «L’état du monde » des chaises : Le tome III des Mémoires photographiques du FLC.

Je me suis fiancé. C’est rare.

C’est tout.

 

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Le règne des incendiaires

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[Publié le 5 juin 2024 sur Facebook. J’archive.]

Je me suis fait un cadeau. Belle ouverture. Ça fesse!

Que les timorés s’effacent et que règnent
les incendiaires
nous courons vers la lumière à la lueur des explosions
Les rivières prennent les couleurs des métaux en fusion les routes n’en finissent plus de dérouler leurs cratères des nations pleurent leurs cimetières engloutis
Les fleuves roulent sous une salive épaisse le monde se secoue il crache il martèle il gronde
J’essaie de penser à autre chose j’adhère à des listes à des groupes à des églises une chapelle même pourrait suffire à m’abriter
      Un moment
p. 9.

Mireille Cliche, Le règne des incendiaires, Écrits des forges, 2024,  76 p.

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La trajectoire de la balle

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La balle qui dormait dans le canon depuis quatre siècles traversa la rue avec tout l’héritage des églises et des temples bâtis au milieu des jungles, survola la chaussée et les chiens errants, se fraya un chemin entre les chevaux et les vendeurs de gourmandises, alla plus loin encore, franchit les champs et les herbes de la Guajira, continua par la nuit blanche qu’habitent les crapauds géants et les scarabées métalliques, pénétra les forêts bondées de devins qui lisent dans le bal des chauves-souris, descendit dans les cañons escarpés où les trafiquants de perles plongent pour arracher les larmes des coraux, atteignit les profondeurs des boyaux de Catatumbo, au cœur des nids de sirènes, dépassa les rivages de Perijá qui polissent, vague après vague, le ventre des canoës, et remonta jusqu’aux sources du Magdalena, où autrefois mille deux cents soldats avaient traversé les aurores peuplées d’oiseaux aux noms inconnus, ouvrant des sentiers à coups de machette et de prières chrétiennes, portant de lourdes croix en or au fond de leurs cuirasses, persuadés de conquérir enfin ce que les alchimistes de Navarre avaient appelé le Nouveau Jardin de Dieu, et cette balle qui faisait le tour du temps en parcourant les ravins de la mémoire et les dernières plantations de l’amour, revint à Maracaibo dans la petite rue de San José et arrêta sa course contre le bois de la porte de la famille Rodriguez, à un mètre du ventre d’Eva Rosa où dormait, avant de naître, Ana Maria Rodriguez, celle que le pays appellerait demain la doctora.

Miguel Bonnefoy, Le rêve du jaguar, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2024. [édition numérique]

 

 

 

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Il n’y a pas de mouche [41]

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La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

ICITTE ET LÀ

pendant que je vous clame ça
quelque part une femme pousse
un cri
elle ouvre entier son corps pour laisser passer la vie

y’a une vache
une lionne
une pieuvre
une licorne
une papillonne
une opossum
une truie alimentaire
une otarie
une ours polaire
une rhinocéros
une chacale féroce
une lapine de laboratoire
une tortue
une araignée
une crabe
une méduse
une baleine une brebis
qui font de même aussi
mais sans la même espérance de vie

[…]

y’a des rires et des drames
des pires et des charmes

p. 36 et 39.

Il n’y a pas de mouche, mais il y avait tout un slameur.

Jean-Sébastien Larouche, Des longueurs dans le Styx, illustrations : Mivil Deschêne, Les Éditions de L’Écrou & Jean Sébastien Larouche, 2018, 76 p.

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Le temps qu’il fait dans «Les têtes réduites» de Jean-François Nadeau [115]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

J’étais parti de nuit. Sur la route qui va de Montréal à Montebello, le ciel montait devant moi. Le soleil dissipait peu à peu l’obscurité du petit matin. Le halo doré qui enveloppait progressivement la vallée conférait aux ombres que le jour chassait quelque chose de magique. Le ciel encore bleu-noir, telle une tache d’encre, s’agrandissait sous mes yeux. Il allait bientôt être très haut, lisse et bleu à l’infini.

J’allais dresser le palmarès des livres qui m’ont plu cette année quand j’ai lu « Les têtes réduites » de Nadeau. Il remporte la palme en ce qui concerne les essais.

Un ouvrage qui, à première vue, peut sembler hétéroclite. Il explore une fascinante mosaïque de figures et de thèmes : nos aïeux nationalistes,  Henri Bourassa, le duplessisme, les national-conservateurs d’aujourd’hui, les négationnistes de la grande noirceur, les chroniqueurs qui, selon Foglia, ont un cadavre dans la bouche, Denise Bombardier, la culture du pauvre, Anne Hébert admirant, depuis Paris, la langue de René Lecavalier, Maurice Richard, héros national, avec peu de mots, et sympathisant actif de Maurice Duplessis, Guy Lafleur agile sur ses patins, mais crispé dans ses publicités sur le dysfonctionnement érectile, le nécrocapitalisme, le repli identitaire, la langue et un paquet de choses qui étaient mieux avant.

Vous l’aurez compris, cette liste foisonne de nombreuses « têtes réduites » marquantes de notre valeureuse histoire, de notre patrimoine et de notre culture. Une société réduite. Un demi-pays.

Vous y croiserez aussi des figures progressistes :  Charb, l’anticléricaliste T.D. Bouchard du Clairon, les modernistes Arthur Buies et la bibliothécaire Eva Circé-Côté, Serge Bouchard, gourmand et généreux, Philippe Pleau, le transfuge, et j’en oublie.

Une vision sociocritique et historique, colorée et fouillée, sur le Québec d’hier et d’aujourd’hui. L’ouvrage s’inscrit plus dans la lignée d’un Bourdieu que d’un chroniqueur québécois du Figaro.

Je décerne un angelot à l’illustrateur de la page couverture de ce bouquin. Maurice Richard a été amputé de sa tête au profit de la tronche de la reine Victoria timbrée.

Il pourra le coller dans son cahier d’écolier.

anges

Jean-François Nadeau, les Têtes réduites. Essai sur la distinction sociale dans un demi-pays, Montréal, Lux éditeur, 2024. [édition numérique]

P.-S. Broutille. Une lettre manquante dans une épigraphe de la version numérique.

L’histoire est toujours ambiguë, chaque situation historique est mbivalente [sic], est complexe, n’est jamais simple, n’est jamais schématique. Pier Paolo Pasolini, La langue vulgaire.

La version papier est sans faute, selon une source sûre : l’auteur.

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Le don de mouches et d’autres bidules du même tonneau [40]

le don Kristina Gauthier-Landry

La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Quand les mots sortent de ma bouche comme des mouches, tu ne les chasses pas.

Ce récit poétique m’a été chaudement recommandé par mon bon ami JimG de St-Athanase. Alors que dans Lignée de Mireille Cliche, la mère s’adressait à sa fille, c’est ici la fille qui écrit à sa mère. Un récit de lignée inversé.

Le texte regorge de pépites littéraires, offrant des instants de grâce et de réflexion à chaque page. [Cette phrase a été écrite par l’IA. Elle regorge de poncifs et de clichés littéraires. Pas tout à fait au point le bidule de l’avenir, qui, bien sûr, frappe à nos portes.]

Un lecteur, trop sensible, du FLC (Le Front de libération des chaises) a été horrifié par ces chaises qui pendent du plafond :

Les chaises pendent du plafond, les lampes poussent du plancher et un chien sans queue boite sur le mur.

Un procédé littéraire assez rare dans un récit poétique. Un zeugme :

Tu ne dis rien lorsqu’en avril je décroche chaque glaçon qui pend le long du chemin entre la petite école et notre maison. C’est pour ajouter à ma collection de balles perdues, de temps morts et de clés qui n’ouvrent rien.

Une leçon de vie. Patience et longueur de temps :

L’avantage de vieillir, c’est qu’on voit moins la poussière.

Un conseil pour les futurs véritables écrivains :

Cette histoire vraie est librement inspirée de mon imagination.

L’autrice tend aussi l’oreille. À suivre, peut-être, bientôt, sur vos écrans, ici. C’est fait, le 4 janvier 2025, là.

À lire. Une de mes révélations littéraires de l’année 2024.

Merci JimG.

Para servir.

____

Kristina Gauthier-Landry, Le don, La Peuplade, 2024. [édition numérique]

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Lipossible, mouche et souche chez Jacques Roubaud [39]

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La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Lipossible : On ôte à un mot un type de lettres pour en former un autre. Oulipo.

2160. Contrainte des lipossibles :

– essaim des femmes sans famille
essai des fées sans failles
sombres métaux calmés des mouches
sobres, étaux calés des souches

Jacques Roubaud, Poétique : Remarques. Poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, 2016. [édition numérique]

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Les mouches dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo [38]

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La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Ma contribution pour célébrer la résurrection de la Cathédrale Notre-Dame de Paris et pour rendre hommage au travail d’un véritable écrivain : Victor Hugo.

Son roman, « Notre-Dame de Paris », mentionne 17 mouches et 4 moucherons, ce qui confirme une fois de plus la pertinence des observations de ce cher Augusto Monterroso, cité précédemment.

Je vous propose un extrait où une pauvre mouche connaît une fin tragique, éradiquée par une énorme araignée à la trompe hideuse et victime de la violence convulsive d’un archidiacre.

Dom Claude, abîmé en lui-même, ne l’écoutait plus. Charmolue, en suivant la direction de son regard, vit qu’il s’était fixé machinalement à la grande toile d’araignée qui tapissait la lucarne. En ce moment, une mouche étourdie qui cherchait le soleil de mars vint se jeter à travers ce filet et s’y englua. À l’ébranlement de sa toile, l’énorme araignée fit un mouvement brusque hors de sa cellule centrale, puis d’un bond elle se précipita sur la mouche, qu’elle plia en deux avec ses antennes de devant, tandis que sa trompe hideuse lui fouillait la tête. « Pauvre mouche ! » dit le procureur du roi en cour d’église, et il leva la main pour la sauver. L’archidiacre, comme réveillé en sursaut, lui retint le bras avec une violence convulsive.

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris. Libre de droit sur Ebooks libres et gratuits.

Pour les intéressé·e·s, une édition rare est aussi disponible chez Raptis rare books pour la modique somme de 48 000$.

Source de l’illustration : Marie Petitot,  Notre-Dame de Paris : le sauvetage en prose de Victor Hugo, Les plumes d’histoire, 27 avril 2019.

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