Une chaise pour tous, toutes pour une chaise.

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✊ FRONT DE LIBÉRATION DES CHAISES (FLC) ✊

Appel urgent à la solidarité :
Deux chaises innocentes sont actuellement détenues en altitude, suspendues entre ciel et terre, au mépris des plus élémentaires droits mobiliers.

Date du constat : 20 août 2025
Lieu : Montréal, parc derrière le Centre canadien d’architecture, boulevard René-Lévesque
➡️ Prisonnières aux coins des rues du Fort et Saint-Marc. District Peter-Mc-Gill.

Nous dénonçons cette violence esthétique et exigeons leur libération immédiate.
Chaque jour passé dans le vide accentue leur solitude et fragilise leur ossature métallique.

Compagnons, citoyennes, camarades :
Rejoignez la lutte pour que plus jamais une chaise ne soit condamnée à flotter inutilement, privée de sa fonction première : accueillir des postérieurs libres et égaux.

➡️ Une chaise pour tous, toutes pour une chaise !

Para servir.

Le FLC

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Ricardo : intrusion poétique

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Tu savais que l’on trouvait une panoplie de produits de cuisine Ricardo dans les librairies Archambault et Renaud-Bray.

Sache maintenant qu’il est question des recettes de Ricardo toujours trop sucrées et de ses biscuits à marde dans deux recueils de poésie percutants de Marie-Andrée Gill.

J’essaie de recréer tes molécules, de façonner ton visage avec les mots d’hiver que je connais. Je pleure dans ma vaisselle, je pleure à la réunion de parents, je pleure dans mes biscuits de Ricardo à marde pis dans le pelletage de la poudreuse de mes propres miettes.

Chauffer le dehors

une carte de crédit se promène
en mille morceaux
dans nos chairs tendres
et nous allons juste vivre avec

comme avec les recettes de Ricardo
toujours trop sucrées

Uashtenamu : Allumer quelque chose

Marie Andrée Gill, Chauffer le dehors, La Peuplade, 2025, 128 p.

Marie Andrée Gill, Uashtenamu : Allumer quelque choseLa Peuplade, 2019, 104 p.

 

 

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Une incantation romanesque de Julie Otsuka : «Certaines n’avaient jamais vu la mer».

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Nous avions lu Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka.

Qui parle dans ce livre? Un chœur féminin ayant subi les pires atrocités. Une histoire racontée à la première personne du pluriel. Un nous inclusif, tragique et incantatoire. Le pronom «nous» apparaît à 1472 reprises dans ce récit de 178 pages.

Un livre exceptionnel tant sur le plan de la forme que du contenu.

L’incipit témoigne parfaitement du style déployé par Otsuka tout au long de son récit :

BIENVENUE, MESDEMOISELLES JAPONAISES !

Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté – hérité de nos sœurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l’océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s’était jetée à l’eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour.

Le récit. L’histoire de femmes japonaises embarquées sur un bateau au début du XXe siècle pour épouser des Japonais qui travaillent aux États-Unis et qui se prétendent avenants et prospères. À leur arrivée en Amérique, elles se rendront compte qu’ils ne sont ni riches ni charmants. Des brutes. Elles subiront toutes un destin similaire, marqué par le harcèlement sexuel, le viol, la violence, les travaux forcés, l’humiliation, les accouchements à répétition, la famine, la guerre et pour finir l’exil.

La bibliographie en fin de volume atteste que cette histoire est inspirée de faits réels.

Les romans écrits à la première  personne du pluriel, utilisant le « nous » comme narrateur, sont à mon humble avis plutôt rares.  En connaissez-vous ?

Autres données statistiques lexicographiques  :

Les diverses déclinaisons du verbe «accoucher» apparaissent à 44 reprises dans le chapitre intitulé NAISSANCES. Extrait :

Nous avons accouché seules, dans une pommeraie de Sebastopol, après être allées chercher du petit bois par un matin d’automne inhabituellement clément là-haut dans les collines. J’ai coupé le cordon avec mon couteau et j’ai emporté ma fille dans mes bras. Nous avons accouché sous une tente à Livingston avec l’aide d’une sage-femme qui avait parcouru plus de trente kilomètres à cheval depuis la ville voisine pour se rendre à notre chevet. Nous avons accouché dans des petites bourgades où aucun médecin n’acceptait de nous assister, et nous avons dû nous débrouiller nous-mêmes avec le placenta.

Les diverses déclinaisons du verbe «partir» apparaissent 74 fois dans le chapitre DERNIER JOUR. Extrait :

Certains des nôtres sont partis en pleurant. Et certains en chantant. L’une avait la main plaquée sur la bouche parce qu’elle avait le fou rire. Certains étaient ivres. D’autres sont partis en silence, tête baissée, pleins de gêne et de honte. Un vieux monsieur de Gilroy est parti sur un brancard. Un autre – le mari de Natsuko, un barbier qui avait pris sa retraite à Florin –, en s’aidant de béquilles, sa casquette des vétérans de l’armée américaine bien enfoncée sur la tête. « Personne ne gagne, à la guerre. Tout le monde perd », disait-il. La plupart d’entre nous ne s’exprimaient qu’en anglais afin de ne pas provoquer la colère des foules qui se rassemblaient sur notre passage pour assister à notre départ. Beaucoup des nôtres avaient tout perdu et sont partis sans rien dire. Nous portions tous une étiquette blanche avec un numéro d’identification attaché à notre col ou au revers de notre veste. Une petite fille de San Leandro âgée de quelques jours est partie à demi assoupie, les yeux mi-clos, se balançant dans un panier d’osier.

Les diverses déclinaisons du verbe «quitter» apparaissent 18 fois dans le chapitre intitulé DERNIER JOUR. Extrait :

Yasuko a quitté son appartement de Long Beach avec une lettre d’un homme qui n’était pas son mari, bien pliée dans son poudrier, au fond de son sac. Masayo est partie après avoir dit au revoir à son fils cadet, Masamichi, à l’hôpital de San Bruno, où il allait mourir des oreillons quelques jours plus tard. Hanako est partie en toussant, inquiète, mais tout ce qu’elle avait, c’était un rhume. Matsuko est partie avec une migraine. Toshiko, avec de la fièvre. Shiki, dans tous ses états. Mitsuyo, avec des nausées, car fait inattendu elle était enceinte pour la première fois de sa vie à quarante-huit ans. Nobuye est partie en se demandant si elle avait bien débranché son fer à repasser, car elle l’avait utilisé le matin même pour arranger les plis de son chemisier. « Il faut que j’y retourne ! » a-t-elle dit à son mari, qui regardait droit devant lui et n’a pas répondu. Tora est partie en emportant une maladie vénérienne qu’elle avait contractée au cours de sa dernière nuit au Palace Hotel.

Lecture recommandée par EddY, avec qui j’ai pris plaisir à cet exercice de dénombrement lexical.

Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer, Phébus, 2022. Édition numérique.

 

 

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Un incipit météo avec une grue et une poule dedans : «L’homme foudroyé» de Blaise Cendrars [143]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Mon cher Édouard Peisson, — ce matin, tu m’as raconté que l’officier allemand que l’on a logé chez toi, à la campagne, était venu te chercher dans ta cuisine la veille au soir pour te faire observer une belle éclipse de lune, puis qu’il t’avait plaqué là pour gagner sa chambre avec une grue invraisemblable qu’il avait ramenée de Marseille… et que tu étais resté là, seul, sur ta terrasse, fort avant dans la nuit, songeant à la défaite… Et tu as terminé, disant : — C’était inouï, ce silence, cette nuit, ce clair de lune, les oliviers argentés et noirs, cette nuit chaude parfumée par les herbettes et les pins des collines circonvoisines, cette nuit d’août, ce ciel constellé, cette nuit translucide, cette paix, ce silence, et l’occupant forniquant chez moi avec une poule. Quelle humiliation !.

Notes additionnelles :

  1. La poule présente dans cet incipit n’est pas une gallinacée.
  2. Quant à la grue marseillaise, il ne s’agit pas de l’espèce des grands échassiers de la famille des Gruidae.
  3. Dans un billet précédent, j’avais souligné le goût de Cendrars pour les énumérations. En voici une nouvelle — 128 mots d’un seul souffle —, constellée de chiures de mouches et attentive au temps qu’il fait. Ça me plaît.

Je me souviens que la dernière fois que je vis les meubles de madame Caroline, machine à coudre presque hors d’usage à force d’avoir servi, armoire à glace salie et bahuts normands non astiqués, lit de palissandre avec traces de punaises et agrandissements photographiques pleins de chiures de mouches (des bonnes têtes de paysans de chez nous dans leur cadre doré), lustre rouillé et poste-radio détérioré parce que n’ayant jamais servi à cause du courant électrique qui n’arrivait toujours pas au lotissement, après tant d’années et de belles promesses, tout cela était posé dans la boue, sur le mâchefer d’un jardinet de banlieue où il n’y avait pas une fleur, pas un brin de gazon, devant un pavillon béant, faisant partie d’un lotissement d’épouvante, tout cela était vendu à la criée, sous la pluie d’hiver.

Blaise Cendrars, L’homme Foudroyé, Folio, 1946, 435 p.

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L’art de l’énumération chez Blaise Cendrars : Bourlinguer.

bourlinguer

Cendrars avait du souffle et pratiquait l’art de l’énumération et de l’amplication avec bonheur. Ce procédé stylistique est omniprésent dans Bourlinguer.

Un exemple ? J’y ai lu, en apnée statique, le récit compact des pérégrinations d’un Vénitien aux Indes. Toute une vie, ramassée en un seul paragraphe et une seule phrase : 1087 mots ponctués de 125 virgules, 10 points-virgules, un deux-points et un point final.

Cinquante ans plus tard, vers 1703, un vieil aventurier vénitien, qui était arrivé aux Indes via la Perse et qui, durant un demi-siècle, avait tiré ses grolles à l’intérieur du pays, tour à tour comme simple artilleur dans l’armée d’Aurangzeb, l’empereur-conquérant, et dans celles des princes du sang et des rajahs révoltés ou entrés en dissidence à la suite de l’eunuque Bassant pour s’attacher finalement à la fortune du prince héritier en qualité de chef de son artillerie à 80 roupies par mois ; déserter ; bourlinguer sur les côtes orientales et occidentales dans les établissements des Européens auxquels il sert de négociateur, d’interprète, de correspondant, d’intermédiaire plus ou moins avoué dans leurs différends avec les petits et grands chefs mahométans et les principicules et roitelets hindous ; retourner à la cour, à Agra et à Delhi, suivre les armées, s’improviser médecin à Lahore, guérir la sultane d’un abcès dans l’oreille, être attaché en qualité de chirurgien au harem du prince héritier qui s’éprend d’une singulière amitié pour lui, trahir cette amitié en passant dans l’armée de Jai Sing, le célèbre sabreur ; retourner chez son maître pour accompagner Shah Alam [I]dans son expédition contre Jodhpur et, fatigué de la vie des camps, déserter encore, passer à l’ennemi, et du royaume de Golconde se réfugier à Goa, chez les Portugais ; négocier pour le vice-roi, le comte de Alvor, être décoré par le roi du Portugal de l’ordre de San Jago le 29 janvier 1684, perdre ses économies dans une mauvaise spéculation, se bagarrer avec les Jésuites et prendre passionnément parti dans leurs démêlés avec les Capucins au sujet du « rite de Malabar », les fameux « Accommodements », concessions supposées des Jésuites aux cérémonies des païens dans la célébration de la messe, échapper de justesse à l’Inquisition et, déguisé en Carmélite, aller derechef chercher fortune à la cour de Lahore, chez son ancien maître qui le fait arrêter, cette fois, et menace de le faire décapiter comme déserteur, avoir la vie sauve, rentrer en grâce et dans ses prérogatives de médecin personnel du prince aux appointements de 300 roupies par mois, titre et rang à la cour du Roi des Rois qui lui donne droit à un cheval et à une suite montée ou escorte, s’enfuir encore de guerre lasse ; aller s’établir à Fort-Saint-Georges, au nord de Madras, chez les Anglais, comme médecin, marchand d’orviétan et faire fortune avec la pierre de Goa ou pierre de Lune, un caustique contre le choléra, dont il a surpris le secret aux Jésuites, et un cordial de son invention, dont il est immensément fier, probablement un aphrodisiaque qu’il vendait aux indigènes, le plus clair de son revenu ; se marier avec la veuve portugaise d’un colon anglais ; reprendre ses vagabondages dans les royaumes et les principautés en qualité d’émissaire occulte de William Pitt, alors gouverneur de la Compagnie royale des Indes, puis prétextant de ses infirmités et d’un commencement de cécité, quitter cet harassant service où l’on est toujours sur le qui-vive de négociateur, de porteur de firman, d’ambassadeur blackboulé, d’agent secret à la merci d’un coup de poignard sous le manteau pour aller s’établir à Pondichéry, auprès de son vieil ami François Martin, le délégué de Colbert à la tête de la Compagnie française des Indes, et du gendre de ce dernier, Deslandes-Boureau, le fondateur de la ville de Chandernagor, à l’instigation de qui notre Vénitien, qui a échappé à tous les dangers du climat, de la guerre, des aventures, des rivalités, de la politique, des intrigues, des jalousies, du favoritisme, dont les moindres embûches n’étaient pas toujours celles tendues à la cour du Grand Mongol, où les empoisonnements et les distributions « d’eau d’opium », les disparitions mystérieuses étaient quotidiens, le vieux roublard, qui en a vu de toutes les couleurs et qui est revenu de tout, s’assoit pour écrire les Mémoires de sa vie, convaincu qu’il est que l’heure est enfin venue pour lui de se retirer des affaires actives, d’autant plus que Louis XIV vient de lui faire remettre un lot de médailles pour le remercier de ses services dans l’établissement des Français ; et notre vieux fourbe sourit en pensant à l’escapade d’un gamin embarqué en douce à bord d’une tartane en partance, il y a de cela une cinquantaine d’années ; et le vieux médecin, habillé à l’orientale, portant robe et babouches et, chaque fois, une drôle de casquette sise bien en arrière sur la tête comme on peut le voir au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale à Paris dans un volume de miniatures musulmanes (O.D. No 45 – Réserve), où son ami, à qui il avait commandé au temps de sa splendeur à la cour des Indes cette suite de portraits, le peintre Mir Muhammad, l’a fait figurer deux fois au milieu des rois et des empereurs trônants ou en parties de chasse, donnant audience dans leurs jardins secrets ou sur leurs terrasses, caressant distraitement leurs animaux favoris en conseil avec leurs grands vizirs ou montant d’admirables chevaux sur les chemins de la guerre, suivis des princes du sang, des plus fameux généraux et guerriers, des concubines, danseuses, musiciennes et autres dames du harem, dont la matrone, des éléphants de guerre les plus chevronnés, accompagnés des derviches et astrologues les plus célèbres, s’arrêtant et interviewant les yogis les plus saints, visitant les idoles païennes les plus monstrueuses, les plus sanguinaires, les plus folles, une première fois, probablement à ses débuts, la barbe hérissée, l’œil inquiet, efflanqué comme un chat maigre, cueillant des plantes, des simples dans la solitude, la deuxième fois, rasé de près, ventripotent, l’air satisfait, prenant le pouls d’un indigène avec autorité, chacune de ces deux actions faisant allusion à sa profession, le vieux médecin, volontiers prolixe, bavard, goguenard quand il parle des avatars de sa carrière ou conte en riant des anecdotes du sérail, un tantinet radoteur et furieusement dévot quand il se vante de ses interminables disputes avec les Jésuites, le vieux médecin écrit avec bonhomie : « Quand, j’étais gosse, j’avais envie d’aller faire le tour du monde, mais comme mon père ne voulait pas en entendre parler, j’avais décidé de quitter Venise, ma ville natale, à la première occasion et de partir par n’importe quel voie ou moyen. p. 10-13.

Il a par ailleurs été démontré que Cendrars était un véritable écrivain. C’est ici.

Vous voulez relire le fort incipit de Bourlinguer, suivez le guide.

Blaise Cendrars, Bourlinguer, Paris, Denoël, coll. «Le livre de poche», 1966, 440 p. Édition originale : 1948.

 

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Incipit météo : «Bourlinguer» de Blaise Cendrars [142]

 

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Je ne souffle mot. Je regarde par la fenêtre Venise. Venise. Reflets insolites dans l’eau de la lagune. Micassures et reflets glissants dans les vitrines et sur le parquet en mosaïque de la Bibliothèque Saint-Marc. Le soleil est comme une perle baroque dans la brume plombagine qui se lève derrière les façades des palais du front de l’eau et annonce du mauvais temps au large, crachin, pluies, vents et tempête. Je ne souffle mot. À la place du vaporetto qui passe devant la Dogana di Mari, appareille une tartane.

Blaise Cendrars, Bourlinguer, Paris, Denoël, coll. «Le livre de poche», 1966, 440 p. Édition originale : 1948.

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Bourlinguer avec les mouches de Blaise Cendrars [50]

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La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

 Il faisait une chaleur irrespirable dans l’étroite cuisine et les mouches agonisantes adhérant aux bandes ignobles du papier tue-mouches qui était suspendu au plafond ou à moitié engagées dans le fin treillis métallique de la moustiquaire tendue sur un châssis mobile devant la fenêtre susurraient, tandis que celles qui avaient échappé aux pièges s’abattaient par paquet sur la table, dévorantes, agaçantes, faisant l’amour bref, en piqué, s’envolaient étourdiment se faire prendre.

Un texte lu au siècle dernier. L’ignoble papier tue-mouches, alors objet de mon quotidien, et les mouches voraces, s’accouplant en plein vol, avaient échappé à mon attention.

Je n’ai pu résister à l’envie de relire le chapitre X, qui traite, entre autres sujets, du bombardement par les Anglais des villes allemandes, notamment de la destruction quasi complète de Hambourg. Ce chapitre évoque également les conditions de vie précaires des Français durant cette période, car le café, un jus, pouvait être frelaté.

La patronne servait le café, un ersatz de café, le café des Borgia comme j’appelais cette mixture à laquelle je ne goûtais pas, jamais, malgré l’insistance de la femme de Félicien qui était vexée et m’assurait chaque fois que son café était pur, sans chicorée, sans ingrédients, ni orge, ni glands, ni racine de chiendent, baies de sureau, graines de pavot, écorce de frêne, brou de noix, haricots d’acacia, et Dieu sait quoi encore et quelles autres herbettes, brindilles ou févettes que les gens allaient glaner dans les collines pour faire le jus.

Via Benoît Melançon qui en a fait une de ses lectures estivales.

Blaise Cendrars, Bourlinguer, Paris, Denoël, coll. «Le livre de poche», 437-438, 1966, 440 p. Édition originale : 1948.

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Saison de la lecture 2013 : l’année où les statues lisaient

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[En 2013, 15 œuvres d’art public représentant des personnages célèbres avaient été ornées de livres aux couleurs de l’événement La Saison de la lecture de Montréal. À cette occasion, je m’étais amusé à leur suggérer des lectures. Malheureusement, l’article que j’avais rédigé a été perdu lors d’un crash informatique. Heureusement, j’ai pu le reconstituer grâce à un brouillon que j’avais soumis par courriel à une lectrice sensible, Mélina Morin, alors chargée de communication pour la Ville de Montréal. Sa réponse fut en résumé : Nihil obstat. Réflexe de bibliographe du dimanche, je tiens aussi à remercier Ivan Filion, Louise Guillemette-Labory et Louise Lapointe qui m’ont facilité ce retour dans le temps. Je reproduis le billet de 2013, presque à l’identique. Mes recommandations de lecture semblent avoir plutôt bien résisté à l’épreuve du temps, douze ans plus tard. Parmi ces statues, quatre représentaient des femmes et dix des hommes. Que des blancs. Pas de surprise : l’habituelle diversité. Manque, ci-dessous, la quinzième statue qui a sombré dans l’oubli. Mystère.]

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La pauvre, elle était vraiment mal barrée en tant que déesse de la Guerre et de la Sagesse. La déesse du paradoxe. Tout pour devenir dingue.

Je lui ferais lire Primo Levi, Si c’est un homme (sur les horreurs des camps de concentration), et dans la même veine Jorge Semprun – L’écriture ou la vie -; Bertrand Russell, Éloge de l’oisiveté (un brûlot sur le travail, la société industrielle et un manifeste pacifiste).

Elle serait par la suite bien mûre pour attaquer : Hubert Reeves : Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve.

Gandhi : La voie de la non-violence.

Et pour finir :

Stephen Hessel : Indignez-vous!

Victor Lévy-Beaulieu. Désobéissez!, essai, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2013.

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Georges-Étienne Cartier

Facile. Je lui ferais arpenter la rue Cartier et lire Les Chroniques du Plateau Mont-Royal de Michel Tremblay.

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Paul Chomedey de Maisonneuve

Fondateur de Montréal, je lui glisserais en douce un truc de Pierre Bourque (Une île, une ville) : Ma passion pour Montréal, Éditions du Méridien, 2002, 262 pages p.

Et pour ses nuits d’insomnie : Linteau, Paul-André (1992) Histoire de Montréal depuis la Confédération.

De la fiction qu’il pourrait lire à la plage Doré : Le matou de Yves Beauchemin et Le monde de Barney de Mordecai Richler.

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La Reine Victoria

La pauvre a donné naissance à neuf enfants. À lire toutes affaires cessantes :

L’accouchement sans douleur : Histoire d’une révolution oubliée,  par Marianne Caron-Leulliez

Elle serait sûrement fort intéressée à lire les pages somptueuses que lui a consacrées Michel Foucault dans Histoire de la sexualité.

En connaître un peu plus sur l’Angleterre et madame Thatcher à travers une œuvre de fiction de Jonathan Coe : Testament à l’anglaise.

Et pour la dérider :

Jeu de société de David Lodge et La Plaisanterie de Milan Kundera

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Robert Burns, le poète écossais.

Nelligan, Saint-Denys Garneau… et Jean-Paul Daoust pour le choquer un peu.

Laurier

Sir Wilfrid Laurier

Facile. Yann Martel : 101 lettres à un premier ministre. Mais que lit Stephen Harper ? (2011)

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Edouard VII (fils de la reine Victoria)

Aucune empathie pour ce «pacificateur», sympathisant de la cause nazie et du Fuhrer.

Pour le punir, je lui impose la lecture complète des œuvres complètes d’Alain Robbe-Grillet, dont celui qui suit. On sait que le roi aimait passer ses vacances à Marienbad.

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Louis-Octave Crémazie

Poète moyen, mais bon libraire, je lui suggère :

Gérard Bessette : Le libraire

gamelin

Émilie Gamelin

Peste & Choléra de Patrick Grainville

drapeau

Jean Drapeau

Albert H J Malouf : Le rapport de la Commission d’enquête sur le coût des Jeux de la XXIe olympiade.

(nous n’avons jamais reçu la réponse du maire…)

Daniel Proulx : Le red light de Montréal. (À lire avec Pacifique Plante)

José Saramago : L’aveuglement.

bourgeoys

Sœur Marguerite Bourgeoys

Le blogue L’oreille tendue [du professeur émérite Benoît Melançon qui, depuis, a pris sa  retraite, mais qui n’a de cesse de patiner sur les glaces de la culture, du sport et de la langue].

Colette Piat : Les filles du roi

Albert Camus : La peste

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Félix Leclerc

On lui met d’abord des écouteurs de Ipod sur la tête pour l’écoute de Le tour de l’île par le groupe Karkwa.

Richard Desjardins : Paroles de chansons, VLB éditeurs, 1991.

Sinon, il attend impatiemment le dépôt du rapport du juge Charbonneau sur l’industrie de la construction. Objectif : en faire la lecture à Bozo les culottes…

http://www.leparolier.org/textes/bozolesculottes.htm

Cyr

Louis Cyr

Il aimera certainement soulever et lire d’énormes briques :

Eric Dupont : La fiancée américaine

Albert Cohen : Belle du Seigneur

Tolstoi : Guerre et paix

Proust : À la recherche du temps perdu

Balzac : La comédie humaine.

Et tout Zola, d’un seul doigt.

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 Les petits baigneurs d’Alfred Laliberté :

Un peu de promo croisée. Ils lisent les finalistes du Prix de littérature jeunesse 2013 des Bibliothèques de Montréal :

http://encyclo.bibliomontreal.com/prix-du-livre-jeunesse-des-bibliotheques-de-montreal/ [page inaccessible depuis la «mise à jour» ratée et inefficace du site web des Bibliothèques de Montréal]

Les voici :

 Michel Noël (texte), À la recherche du bout du monde, éditions Hurtubise;

 Marianne Dubuc (texte et illustrations), Au carnaval des animaux, Les éditions La Courte échelle;

 François Gravel (texte), Hò, éditions Québec Amérique;

 Fanny Britt (texte) et Isabelle Arsenault (illustrations), Jane, le renard et moi, éditions de la Pastèque;

 Rogé (texte et illustrations), Mingan, mon village : poèmes d’écoliers innus, éditions de la Bagnole

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Incipit météo : «Ajisaï» d’Aki Shimazaki [141]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Sébastien Dulude, auteur de Amiante et ancien éditeur chez La Mèche, a partagé sur un réseau social son avis sur le roman «Ajisaï» d’Aki Shimazaki : « Ce roman extraordinaire de la plus grande écrivaine québécoise actuelle. Finement ficelé, sensuel, tout en musique. Ajisaï (Hortensia) donne envie d’aimer et d’écrire, avec passion. »

J’estime ses propos exagérés. La plus grande? Je reconnais que l’œuvre est bien ficelée, épurée, sobre et sensuelle. N’ayant pas lu ses vingt romans précédents divisés en quatre pentalogies, je préfère toutefois réserver mon jugement pour une comparaison plus éclairée avec les écrivaines québécoises du moment.

Un résumé? Allez lire le commentaire de Marie-Anne Poggi du Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal. C’est par là.

L’incipit :

Le cours terminé, nous sortons de l’amphithéâtre insonorisé. Dans le couloir, on s’étonne de voir par les fenêtres une pluie torrentielle. Les rafales de vent agitent violemment les arbres. Les coups de tonnerre se succèdent. Soudain, un éclair fend le ciel et la foudre tombe tout près dans un fracas assourdissant.

De nombreux chapitres s’ouvrent sur une description météorologique. Elle n’a pas lésiné sur le temps qu’il fait, Aki Shimazaki, malgré les conseils d’Elmore Leonard :

La saison des pluies débute dans une semaine. Je réinstalle le déshumidificateur et le ventilateur.

J’entends un léger bruit de pluie et tends l’oreille quelques instants. Je revois Saya les larmes aux yeux. 

La pluie qui avait commencé hier soir a cessé tôt ce matin. Il fait humide mais pas trop chaud.

Les nuages s’étant dissipés, le soleil apparaît derrière la tour de Tokyo. Je prends le train de cinq heures pour revenir à Kamakura.

Nous sommes jeudi. Il pleut. Je n’ai pas de cours ce matin à cause de l’absence du professeur, blessé hier dans un accident de voiture. Je prends mon petit-déjeuner lentement.

On est samedi. Hier, j’ai terminé mes examens de fin de premier semestre. J’ai dormi jusqu’à dix heures ce matin. Reposé, je profite d’un petit-déjeuner tardif. Cet après-midi, j’ai rendez-vous avec monsieur Oda. On annonce un temps ensoleillé toute la journée. J’irai à vélo. Il me faudra vingt minutes environ.

Il fait beau. Je sors de mon studio avec une tasse de café. Un soleil doux d’automne éclaire le jardin. Il vente légèrement. Installé dans le fauteuil en bois, je regarde la plate-bande d’hortensias tout desséchés.

Je viens de terminer un déjeuner tardif dans le pavillon. Le temps est ensoleillé. Après mon café, j’irai me promener sur la plage.

Sumiko se tient debout dans le noir avec une petite valise. La neige poudreuse tombe tranquillement. Elle me salue joyeusement.

J’entre dans la librairie U. Ce soir, je donne une séance de dédicaces.
Monsieur et madame U. me félicitent pour la parution de mon premier roman. Alors que nous bavardons, une pluie torrentielle s’abat sur la rue, suivie de bourrasques. Il tonne bruyamment. Un employé se précipite pour fermer la porte latérale.

Aki Shimazaki, Ajisaï, Actes Sud, 2025, 165 p. [Édition numérique]

 

 

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La mouche sur le bras d’une jeune fille ressuscitée [49]

La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

La mouche fait parfois irruption dans la peinture. En témoigne cette remarquable toile de Gabriel von Max, La Résurrection de la fille de Jaïre, aperçue au Musée des beaux-arts de Montréal dans le cadre de l’exposition consacrée à la galeriste Berthe Weill.

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J’avais noté le 2 avril 2022 : Il semble que les mouches aient aussi envahi le monde de la peinture. Jetez un œil à la mouche qui s’est posée sur le sein gauche de la Mona Lisa impudique de Pierre Gilou.

Je rapatrie cette toile ici. La mouche posée sur le sein de Mona Lisa impudique tiendra compagnie à celle posée sur le bras de la fille de Jaïre.

joconde

Une exposition sur l’art du trompe-l’œil vue à Madrid au musée Thyssen-Bornemisza, le 1er avril 2022

Bonus.

La célèbre et saisissante installation de Damien Hirst, A Thousand Years (1990), bien que présentée en espagnol dans cette vidéo, s’impose par la force muette et grouillante de ses images : un langage universel. Vie et mort des mouches en direct. Hirst développe une esthétique de la décomposition qui tranche radicalement avec la pureté émanant de la toile de Gabriel von Max.

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